Il n'est pas si loin l'horizon

Il n'est pas si loin l'horizon qu'on en garde toujours la prescience.

Tu ne sais plus comment tu es arrivée ici. Ne te souviens plus du chemin ni de ce qui a déclenché la fuite.
La lune était haute et pleine. Elle a suivi ta course jusqu'ici. Elle est ton guide depuis toujours. Et cette nuit-là, lorsque quelque chose en toi a intimé le départ, elle n'a pas failli. Elle a pris ton pas dans son halo pour t'y sauver de l'oubli.

Il faisait très chaud. Tu as filé de cette plage de charbon sur laquelle, quelques heures auparavant, tu as perdu l'horizon.
La soirée avait pourtant bien commencé. Du vin, le sable comme une étoffe, ton homme et un grand feu vif qui donnait le change au crépuscule posé sur une mer fière. Il était assis à côté de toi, à nourrir les braises avec du petit bois et des cailloux noirs. Le jour s'affaissait sur une ligne parallèle à tes épaules nues. Vos corps étaient nus. Ils se buvaient, de l'un de l'autre. Des mets simples accompagnés d'un peu trop de vin vous rendaient sourds aux maux jetés au feu dans le même regard. La douceur de l'instant te faisait du bien et ne laissait rien transparaître du chaos à venir.
Durant des heures, vous n'avez rien dit, baignant vos peaux à l'été finissant. Puis il s'est mis à parler, longuement, à tricoter des tissus de remugles dans un monologue astringent. En toi, ce furent d'abord quelques éclairs qui ont arraché des éclats à ta cécité, ensuite tu as senti dans ta bouche monter des lampées de fiel que le vin ne parvenait plus à occire, puis vint l'orage qui explosa la nuit claire. La mer d'huile se transforma en tempête. La crête des vagues te secoua de l'intérieur et le ciel se gaina de fièvre.

Tu ne te souviens plus de l'imperceptible mouvement qui t'a ordonné de te lever et de courir. Tu as senti monter en toi le vent d'un espoir, l'envie de retrouver l'horizon, l'irrépressible nécéssité de fuir, de quitter la plage et cet homme pour toujours. 

© Robert Farber, Seeing Montana

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