Modérateur de mémoire

Ce n’est qu’une absence, quelque chose du détournement d’attention, qui dans la pupille déclenche un modérateur de mémoire.

Dans une rue, un soir d’été balayé par la mouvance des gens, l’épaisse tessiture des voix gronde près de la cathédrale. La rue remonte jusqu’à l’édifice et longe l’enfer blanc des terrasses où l’alcool fait un bruit de métal lourd. Le ciel encore bleu se charge de plomb. La foule ondule sur des cadences syncopées jusqu’à la cacophonie. Des lampions de fortune éclairent les visages d’un jaune pâle alternés de replis couperosés qui confèrent aux regards l’attention du diable. Des étages jusqu’aux attiques, les volets en clef se ferment pour taire la clameur des gens. Quelques ampoules aux appliques branlantes grésillent de bar en bar et donnent à la rue un fil conducteur transportant une électricité qui galvanise. Je remonte la rue emplie des autres et de leurs remuements. La transpiration m’astreint à la lutte pour dégager l’air qui manque. Elle est le fluide qui nous rassemble. La chaleur caniculaire n’y est pour rien. La masse compacte crée sa propre sueur, quelle que soit la saison. 
Arrivé sur le parvis où quelques guitares jouent des refrains dissonants, la clarté des coupes sous les vitraux giflés de soleil crée l’illusion d’un arc-en-ciel sur les façades de l’immeuble qui lui fait front. Le bistrot au pied de cette bâtisse devient chapelle de mécréants où les verres deviennent des calices, où le vin coule à flots sur des brebis égarées. La cathédrale se tait. A l’intérieur, des murs froids veillent à la sérénité des jours. Un regard dépouillé de foi pèse à l’intérieur comme à l’extérieur, hors du temps et du lieu, hors même du souvenir qui nous en sera donné. Une présence comme un modérateur de mémoire.