Paul et les siens

Ça se passe dans le champ d’une vie, près de la masure du temps. Paul n’en finit plus de se lever, traîne depuis l’heure du coq dans sa robe de chambre élimée. Les cheveux et le cœur en broussaille, il fait le clown pour les enfants qui, dès l’aube, ont sauté du lit avant même que l’horizon ne s’ouvre. Et, depuis lors, ils sautent parce que Paul sait que la joie peut mourir. Lucie, Steeve et Paul donnent à leurs corps l’élasticité d’être au jour, éprouvent l’apesanteur du bon temps et son équilibre. La journée s’annonce belle dans une campagne qui s’offre. Le chien fait une équerre avec la plaine, s’étire en baillant avant de rejoindre les joyeux lurons pour mordiller les mollets ronds de Steeve. Sur la clôture, Paul joue le chef d’orchestre en donnant à ses rejetons le tempo des sauts ; il sifflote une mélodie que, ce soir, il murmurera à l’oreille de Linda. Lucie dégote une libellule à l’aile brisée dans les herbes encore fraîches et essaie de lui coller une brindille comme attelle. Linda sourit derrière son appareil photo, déclenche tandis que le cœur de Paul fait une embardée sourde, une fausse note qu’il tait.
Ça se passe dans le champ d’une mort, près de la brisure du temps.

Paul, Stella and James, Scotland, 1982 © Linda McCartney