Torpeur

Au sortir du rêve, dans la pâleur d’un jour trop faux, s’enveloppe en elle une tendre indolence. Languide et précieuse, la solitude absorbe toute l’eau versée, les larmes mais aussi ce qui oxyde le dedans, cette masse spongieuse logée près du sein et gorgée d’amertume. Lourd sur le cœur, se dit-elle. Enfin, elle pense que c’est ce qui se dit dans ces circonstances, lourd sur le coeur, quand la peine se fait houle et se dépose en sédiments mais c’est son corps en entier qui subit la pesanteur et qui désormais dans le dénuement se loge dans une cage.
Elle a écrit durant des heures des appels à une lune blanche sur des feuillets volants jusqu’à tendre dans son ventre une fange sèche. Elle a griffé les pages comme il éraflait sa peau. Glissée dans la torpeur, elle songe que ce mot – torpeur – est proche d’un autre. Proche de la torpille – torpilleur, torpeur, trop de peur – torpille qu’elle sent encore descendre au bas du dos forant au plus près de son centre jusqu’à lui faire cracher la bile. Le monde en une nuit s’est défait. Sa couche est vierge et sa tête à ras de mots. 

Chantal Akerman, Je, tu, il, elle, 1976


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