Que reste-il ?

Que reste-il de nos bras désarmés ? Les gueules sont en berne sur le noir des murailles. Que reste-il des joues potelées et des sourires de guerre pour de faux ? Les amis sont partis dans des saillies d’adulte, ils ont laissé tomber les bâtons pour s’armer de vrais fusils. Que reste-il de nos oreilles décollées, de nos nez qui coulent le lait ? Les mains ne tirent plus les lobes et les ceintures sont rentrées. Les revolvers en plastique ont disparu, perdus dans la mémoire du mouchoir en tissu. Que sont devenus nos lèvres renflées et nos fronts bosselés, nos rivières à petits cailloux et nos barques en boîtes de fromage ? Le ru subit la sécheresse et les écolos zélés. Nos bouches ne souffrent plus l’abcès des piqûres d’abeilles. Que reste-il du rouge à nos genoux ? Le mercurochrome est interdit de briller en société, les aventuriers aux osselets de plâtre sont remis aux urgences à la moindre plaie. Que reste-il des godillots usés des cours à graviers, des frocs troués et des rondelles de cuir pour pétasser ? Les pantalons prêt-à-porter ont oublié les culottes courtes, revers repassés sur nos années de neige. Qu’est devenue l’encre bleue qui tâchait le fond de nos cartables ? L’odeur de craie s’est évanouie dans des relents d’alcool de synthèse, les plumes séchées ne crachent plus sur les murs. Que reste-il de notre inclinaison sensible pour la copine d’en face, du premier baiser rêvé ? Que des coups de têtes aux tempes rouges, des yeux revolvers, des genoux cagneux et des coups de bâton dans les pensées, plus aucune fleur au fusil mais des amours irraisonnées. De tout cela, dans l’ouate du temps, il ne reste que quelques mots couvés dans un linge.

Terrain de jeux - © Arthur Leipzig