Les ombres

C’est un matin d’été qui s’écrase sur les vitres, lourd et crasseux. La cuisine par la fenêtre est léchée d'une lumière tantôt vive, tantôt atténuée par les ombres qui rodent au-dehors. Comme échappée d’un phare, l'oscillation entre ombre et lumière plonge les trois sœurs dans la stupeur puis les abandonne à leur angoisse.
Aucune des filles ne veut savoir ce qui se passe à l’extérieur. Depuis que les cris ont retenti les laissant seules à regarder danser les ombres, le silence plombe les minutes d’une chair dure qui bloque leur ventre.

Dehors, des coups secouent le jour. Le mouvement des ombres s’intensifie. Un va-et-vient barre le ciel.

Sofia, l’ainée de la fratrie, tente d’apaiser ses sœurs, de dégorger l’ambiance de la douleur qu’invariablement la situation provoque. Car ce n’est pas la première fois que l’orage gronde, pas la première fois qu’elles se retrouvent toutes les trois à attendre le dénouement. Mais Nina et Katia n’écoutent pas leur sœur. Elles demeurent hermétiques à toute explication, à toute justification, plongées qu’elles sont dans une résistance dont elles ne connaissent rien.
Adossée au réfrigérateur, Nina fredonne un air inconnu et joue nerveusement avec sa jambe. Elle lance des coups de pied dans le vide, racle ses orteils sur le parquet jusqu’à se décoller les ongles. Katia est figée près de la fenêtre où les ombres ne cessent de s’écharper. Elle s’isole de ses sœurs et seule dans sa tête, elle se dispute avec quelque démon en repoussant la peau morte de ses doigts rongés. Sofia reste en alerte. Elle ne cesse pas de parler, tient son rang en restant calme et posée, les mains jointes et assise dos droit sur le haut tabouret de la cuisine.
Elle prépare la suite, quand les ombres reviendront, quand la lumière se sera départie de l’ombre, saignante et crue. 

Three girls in kitchen - © William Gedney