Laver la nuit

Du parapet qui plonge dans la rivière, tous les matins, je le vois près de l’eau, les pieds calés sur deux rochers, les yeux morts cherchant un reflet. L’éclat de l’eau file. Le soleil tend un éclair qui aveugle. Courbé sur sa mire, il cherche à se reconnaître dans le remous poisseux des algues vertes. Une main posée sur un genou cagneux, il contient ses tremblements pendant que de l’autre main, il asperge sa longue barbe tissée de poussières et de brumes. Le visage rincé de sa nuit d’errance, il dépose ses fesses molles entre les deux rochers, retourne son futal à mi-cuisses puis dénoue et retire ses godillots.

Les pieds dans l’eau comme deux esquifs en perdition, il reste des heures à regarder le ciel, assis dans la torpeur du jour. La rivière le laisse à sa mélancolie et se faufile lentement entre ses orteils. Le flot court entre goémons gélatineux et durillons noirs et emporte l’ivresse et la dureté des heures écoulées. Ensemble, ils éprouvent une paix et cherchent dans le ruissellement la raison et la force de continuer. Ensemble, ils négocient l’espoir d’un matin au reflet plus tendre, d’un jour plus ample, de l’heure où il pourra laver sa nuit dans une vasque d’eau claire.
Texte paru dans "Dehors, recueil sans abri" aux éditions Janus, 107 auteurs pour cet ouvrage au profit d'Action froid : http://actionfroid.org/la-poesie-solidaire.html


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