Le murmure

La solitude n’a d’horizon que si elle n’est pas subie. S’éloigner des autres, loin des brumes qui ne nous appartiennent pas, s’avère la solution à tout entendement du monde. C’est le sentiment qu’ailleurs existe une terre meilleure.

La porte qui laissa Jean s’échapper fut ouverte une nuit par un murmure qui fila dans sa tête ; une mélodie et une voix douce qui épelèrent des mots de liberté comme si un violon dispersait ses notes dans un ciel sans nuages. C’est avec ce murmure qu’il partit, qu’il s’enfuit sans bagages, sans rien d’autre qu’une envie de terre vierge. De collines en vallées, de longues marches à travers bois et marais, sous des nuits nues aux étoiles éteintes, Jean chemina sans comprendre pourquoi il laissait derrière lui le monde qu’il aimait. Le murmure était trop prégnant, trop entêtant pour qu’il ne le suivît pas. Il fut son chemin, chaque note à son pavé. Tel un automate dirigé par une force inconnue, il descendit des torrents de boue, traversa des glaciers aux pentes interminables, gravit des sommets vertigineux, brava le froid et le chaud, l’humide et le sec, sans ligne d’arrivée et sans même croire qu’un jour il arriverait quelque part. Jean erra ainsi de longs mois, étonné au fil du temps de sa force à affronter l’adversité. Laissé pour mort auprès de ses proches, amis et famille s’effacèrent peu à peu de sa mémoire tandis qu’il passait d’une vie ordinaire, de sa vie d’avant dans laquelle il était multiple et complexe, à une existence isolée par-delà les brumes. Lui neuf et simple, lui seul avec le murmure comme unique décor mental. 

Andrei Tarkovsky, Nostalghia, 1983