Les bas bruns

Elle raccommode des bas à la faible lueur du ciel qui se faufile par la fenêtre. Dehors, le jour s’époumone sous d’épais nuages, coiffant la rue d’une menace. Un jour comme un autre pour Louise qui ne veut pas allumer la lumière. L’électricité est trop coûteuse et c’est dans ce lacis du temps, dans la clarté que Dieu veut bien lui donner qu’elle se sent vivre. Toute à sa tâche de ravaudage et rien d’autre.
Les bas bruns crissent sous ses doigts de corne. La peau de ses mains est aussi rêche que du papier de verre. Des années qu’elle rattrape des accrocs avec son dé à coudre, qu’elle tire des bobines de fils couleur chair, qu’elle reprise tous les trous d’une vie de cénobite.
Mis à part le halo de lumière qui force la fenêtre et entoure Louise lui conférant l’allure d’une sainte, la pièce est plongée dans une obscurité angoissante. On entend le craquement de la vieille poutre surplombant l’âtre de la cheminée, le piétinement d’une souris en haut dans le grenier qui traverse la pièce d’une course affolée et le claquement de la pendule tous les quarts d’heure – le souffle de son balancier, la traîne du temps et le noir des ombres enfouies dans les murs battent son silence. 
Soudain le ciel s’obscurcit et la fenêtre s’éteint. Louise continue à l’aveugle des gestes maintes fois répétés, des gestes empiriques qui lui permettent d’enfiler l’aiguille, de tourner le fil, de le nouer sans qu’elle n’ait à scruter son ouvrage.
Le ciel tombe et il fait désormais nuit alors qu’il n’est que midi. Louise coud, Louise ferme les yeux, Louise enfile sans peine le fil dans le chas. La pendule marque son dernier quart d’heure. Le feu s’éteint et la souris mastique dans le coin de la pièce. Dehors, la neige descend lentement comme un corbillard. Louise reprisera jusqu’au bout de la bobine de fil.

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