Au bal de l'usine

Ce soir, je sors danser sans vraiment en avoir envie. J’ai passé une semaine assommante, prolongement de plusieurs années de fatigue. Le week-end venu, la routine bien grasse m’enfonce la tête la première dans le canapé. Une lassitude qui au fil du temps m’a tenu distante des jours heureux.

Je travaille à l’usine de retraitement de déchets, à l’entrée de la ville. Je passe ma vie sur la chaîne de tri : scruter le tapis roulant, saisir un objet, juger de sa matière, trier et recommencer. Je répète inlassablement les mêmes gestes depuis vingt ans. 

Ce soir, ma mère a insisté pour que je l’accompagne au bal donné pour le départ à la retraite de Will, le contremaître. Je me suis laissée entraîner. Retourner à l’usine un samedi ne m’enchante guère. Mais j’aime beaucoup Will. C’est un vieil homme désormais, un des premiers à avoir travaillé à l’usine. Un honnête homme qui a beaucoup fait pour ma mère et moi, lorsque nous sommes arrivées en ville sans un sou. Il nous a hébergées quelques temps dans sa modeste baraque au bord de la route menant à l’usine. Il nous a embauchées, ma mère d’abord puis moi lorsque j’ai eu seize ans. 

Pour l'occasion, on a poussé les armoires métalliques qui servent de vestiaires, plié les rangs de tables hautes où glissent les tapis, nettoyé les sols, récuré puis décoré les murs. On a fermé les portes qui donnent sur les containers de déchets. L’odeur persiste mais on y est tous habitués. On a tout fait pour que la grande salle poussiéreuse de l’usine ressemble à une vraie salle de bal. 

Will est sapé comme un prince. Il trône au milieu de la piste de danse en invité d’honneur et c’est lui qui ouvre le bal en invitant ma mère. Je suis fatiguée mais émue de voir ces deux-là réunis, dansant joue contre joue. Ma mère a toujours nié avoir eu une relation avec Will. Je n’ai jamais cherché à la contredire. C’est sa vie. 
Le contremaître est à la fête. Tous ses employés sont présents autour de lui pour rendre hommage à cet homme qui a eu la lourde tâche de motiver une équipe chargée d’un travail qu’il sait des plus ingrats. Il en garde une certaine honte planquée sous des cernes noirs, un peu de la crasse accumulée durant toutes ces années. Mais aujourd’hui son sourire est plus fort ; il nous éclaire, nous les ouvriers qui resterons dans la chaîne, rivés à nos tapis roulants.

Je les regarde danser dans ce lieu où nous avons passé tant d’heures à trimer. Je suis assise au fond de la salle, une légère mélancolie pliée dans mes yeux. Ma mère et Will tournoient, timides comme au premier jour. Le doute et la beauté mêlés dans leur allure faussement princière de petites gens, ils sont soudain les plus jeunes de l’assemblée, les plus beaux pour aller ensemble trier des souvenirs.

Young couple dancing, New York, 1960 (William Gedney)

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