Adieu

Un bras de mer clignote
lentement sous l’œil
rieur d’une mouette

tandis qu’un vieux touriste
tout ridé verse dans une poubelle
les restes d’un séjour de fatigue

à roupiller sous les palmiers
de son loft avec jardin
dont l’herbe rase a la couleur

d’un adieu

Au bout de la cibiche

Tu es là depuis des heures à regarder le ciel, sans qu’aucune pensée n’effleure ton esprit. Le rougeoiement de ta cigarette est le seul foyer de lumière dans l’obscurité profonde qui s’abat sur la terrasse et dans ta tête. Tu ne sais plus ce qui se passe, ni pourquoi tu es assis depuis si longtemps sur cette marche en béton inconfortable. Tu tires sur ta cibiche, lentement. Le noir du ciel te réconforte. Tu peux y laisser vagabonder ton regard sans qu’il n’accroche rien de sensible, rien qui pourrait te faire revenir à toi, provoquer un raisonnement que tu sais dérisoire.

Mais peut-on vraiment ne penser à rien ?

Le noir de la nuit est la plus vaste des prairies. Un lieu qui t’enlace et dont tu te sens soudain le centre, comme si plus rien n’existait que ton petit nombril perdu dans la complexité du monde. Finalement, tu penses plus que ce que tu crois. A ne vouloir plus rien examiner, le cerveau sécrète des échappatoires, se met à inventer plutôt qu’à rationaliser, saute d’une idée à une autre dans un désordre tel qu’il devient sa propre drogue.

L’air est doux, caressant une fin d’été qui, pour toi, aura duré plus d’une année. Tu voudrais que cette nuit l’efface, que cette seule pensée écrase le passé et te laisse rêver.

Tu écrases ta cigarette et en allumes une autre.

Fondu

L’instant passe au-delà des côtes.
Un silence que le vent recouvre.
Une poussière de secondes dans nos yeux

pour pleurer les paroles tues,
les sentiments fondus,
qui flotteront à jamais

entre toi et moi
la mer
et cet horizon inconnu.

Sur ta voix

La grand-voile qui barre l'horizon,
le voile sur le soleil et sur ta voix
chevrotante savent bien que l'été
saute à la mer pour s'y noyer.

On n'est pas obligés de le suivre.
On peut aussi se gratter la gorge,
laisser le vent dans tes cheveux
décider de notre ligne de fuite.

Pluie de mouches

Il pleut. Les gouttes viennent s’écraser sur la vitre comme des grosses mouches. Tu les regardes éclater et tu imagines leurs abdomens glissant lentement sur le verre. Tu prends le fracas de la pluie pour une nuée sauvage, un suicide collectif. A cette pensée, tu esquisses un sourire et viens poser tes lèvres sur l’intérieur de la vitre. Tu embrasses à travers le verre chaque goutte qui glisse, chaque mouche qui meurt.

Il pleut. De plus en plus fort. Tu n’arrives plus à saisir de ta bouche chaque impact. Tes lèvres font l’effet d’une ventouse sur la vitre. Tu veux attraper toutes les mouches, qu’aucune n’en réchappe, les embrasser puis les avaler une à une pour mettre fin à leur souffrance. Tu t’énerves. Désormais, dans la précipitation, c’est avec ta tête que tu cognes la vitre : ça provoque un bruit lourd qui fait vibrer la fenêtre comme lorsque sonne le glas au beffroi du village et que les murs de la maison s’en font l’écho. 

Il pleut. Et tu n’en peux plus de chasser les mouches toujours plus nombreuses, toujours plus ruisselantes avec leurs abdomens putrides. Tu lèches la vitre. Ton front devenu rouge glisse de haut en bas et de bas en haut, frénétiquement. Tu deviens fou, ne veux plus voir, ne plus savoir cette hécatombe.

Il pleut. Tu t’allonges sur le rebord de la fenêtre, les yeux errant sur le plafond. Tu fermes les yeux. Ta respiration diminue. Tu t’apaises, laisses entrer en toi la musique de la pluie qui fouette la vitre. Une mouche, une seule, une vraie, se pose sur ton front. Tu t’endors. A moins que tu ne t’éveilles.

*

Lecture impromptue de Claude Enuset :

Barnum

j'ai lu des coupes
dans le ciel ouvert

des tables et des couverts

un barnum terrible
autour du banquet

musique
ripailles
et vin à gogo

des cris stridents
à l'arrivée des invités

un ange zélé
qui maquillait les nuages

des élus perdus
dans une grande fosse

puis le livre refermé
plus rien

que le vide d'un ciel
troué

L'heure bleue

Ne prêter aucune oreille au cri du monde. 

Quand le ciel d'été se froisse, se serrer dans ses plis comme l'enfant serre son drap pendant l'orage.

Égrener l'heure bleue pour qu'elle passe et trépasse.

Génocide

Près de l'étang, une fourmi proteste contre le génocide de ses congénères perpétré chaque année au mois d'août. 

Sur un petit promontoire fait de mousse encore humide, elle accuse haut et fort l'orage de la nuit dernière d'avoir voulu sciemment effacer les traces de tongs sur le chemin qui borde l'étang ; empreintes qui, selon elle, en plus des photos d'un charnier découvert sous une motte de terre fraîche, constituent les preuves irréfutables de cette extermination massive.

Au nom de toutes les fourmis assassinées, elle comptait verser, dès ce mois de septembre, ces pièces au dossier qu'elle constitue auprès du tribunal pénal international de La Haye, et ce afin, d'une part, de dénoncer cet horrible drame qui ne peut plus demeurer impuni et, d'autre part, de lever, une bonne fois pour toutes, l'omerta fomentée par les lobbies politico-météorologiques actuels menaçant largement la survie de son espèce.

Affaire à suivre.

Que dire

Que dire de cette bouée échouée sur le sable, dégonflée, éventrée, égorgée, le col vert du canard en plastique traînant informe dans l'eau.
Que dire de ce garçon fatigué, aux larmes chaudes qui roulent comme l'écume, qui se blottit inconsolable dans les bras de sa mère.
Que dire de cette mère excédée par les braillements de sa progéniture et gonflée par la chaleur qui acquiesce, avec autant de bonté que de lassitude, lorsque son fils bien aimé lui demande s'il peut avoir une autre bouée — une autre bouée à éventrer avec le petit Opinel piqué dans la poche du short du grand-père pendant que celui-ci faisait son brin de sieste, innocent sous son parasol.
Que dire.

Par la souillarde

Devant la maison, une montagne blanche dressée jusqu’à la moitié de la fenêtre. Il a neigé toute la nuit et au petit matin, impossible de sortir. La porte est bloquée. Il va falloir pelleter.

Tu sors par l’arrière de la maison. Par la souillarde, l’accès est dégagé.

Tu enfiles tes bottes fourrées, une paire de gants et ta vieille canadienne en cuir et te voilà, petit homme des neiges, à déblayer à grands coups de pelles. D’abord, redécouvrir le chemin qui traverse le jardin en créant une tranchée entre les congères, quasiment à hauteur d’un garçon ; ensuite, pour permettre d’accéder à la porte d’entrée, déneiger la terrasse où tout le mobilier a été recouvert. On ne sait plus où se trouvent la table et ses chaises, ton rocking-chair et même la niche du chien. Tout ploie sous plus d’un mètre de mélasse blanche et épaisse.

Il faudra bien la matinée pour arriver à tout dégager, s’il ne se remet pas à neiger. Le ciel est encore blanc comme du lait, le vent a molli mais il va se réveiller. Il va encore neiger, c’est sûr. La température est négative mais dans quelques minutes, elle atteindra le zéro pour encore recouvrir un peu plus la terrasse. Tu voudrais connaître la température exacte mais ne retrouves pas le thermomètre posé habituellement sur le rebord de la fenêtre. Tes mains malgré les gants commencent à geler. Tu as du mal à lancer la pelle dans la neige compacte. Tu la plantes souvent dans de la glace qui se forme plus vite que tu ne travailles.

Au bout de deux heures, le jour timide se lève et tu abandonnes. Tu retournes au chaud  par la souillarde que tu fermes à double tour.

Il est huit heures. La maisonnée s’éveille dans un relent givré qui pique le nez. Le chien, truffe chaude, vient renifler tes bottes et surpris par le froid, retourne s’allonger sur la carpette près de la cheminée.
Puis enfin elle descend lentement de votre chambre par le grand escalier en colimaçon. Le visage balayé d’un sommeil agité, elle réclame son café que tu lui sers sans un mot. Tu la regardes tendrement sans qu’elle ne lève les yeux de son bol. Tu serres la clé de la souillarde dans ton poing. Finalement, tu es heureux. Elle n’ira pas travailler aujourd’hui.