A l'an qui vient

La mer tourne le matelas côté hiver puis change les draps. Si elle pouvait, elle changerait d’eau aussi pour se vider de la belle saison qui l’a souillée.

Mais les poissons mourraient, se dit-elle, alors tant pis elle ne fait qu’habiller l’écume d'une basse brume comme les pêcheurs se laissent pousser la barbe et enfilent leurs pantoufles.
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Au bout de tes pieds

Tu es assis près du poêle à réchauffer ta carcasse, les pieds nus tendus vers le foyer.  Derrière la vitre, les flammes font leur place entre les traces de suie collées à la paroi. Tu joues avec tes orteils en écartant chaque phalange jusqu’à les faire craquer. Le bruit de tes petits os se confond avec le claquement du bois sec. Tu te sens aussi faible qu’une branche de frêne. En toi tout est friable.

Une lumière douce sort du hublot et vient un temps t’apaiser. Elle fixe tes jambes dans un faisceau aussi concentré que le halo d’une lampe. Des ombres s’insinuent entre les plis de ton pantalon retroussé aux chevilles. Guidées par la langue des flammes, elles glissent sur le plancher en dessinant des silhouettes biscornues sur lesquelles ton regard se perd.

Tu es assis près du poêle et tes pensées se font vieilles. Elles tournent sans cesse dans ta tête dans d’infinies remembrances. Tu te sens fatigué. Trop pour vraiment te rendre compte de l’aigreur qui remplit ton cœur. Mais tu sens bien que quelque chose se termine, qu’au bout de tes pieds, ce ne sont plus vraiment tes orteils qui craquent. Que la fin approche à force de ressasser les mêmes marottes, à force de mentir aux pieds qui te portent comme l’ombre ment au sol et les flammes au feu.

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Enigme

Qu’attendent les flamants,
patte levée sur l’étang,

suspendus comme si soudain
ils s’étonnaient d’exister ?

Cette énigme en agace
plus d’un figés à la lisière

dans l’espoir d’un envol.
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L'étourderie

L’étourderie du merle
qui jase en haut du palmier

de n’y rien trouver à becqueter
fait à la rue lever les yeux au ciel.

Instant bienvenu face à l’homme
qui râle, tête enfouie dans la poubelle.

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Plus rien

Ce soir, plus rien ne pousse entre nous
que des lamentations de poussière
à recouvrir nos âmes étranglées.

Lorsque survient sans grâce
l'instant du sourire contrit,
il est l'heure d'en découdre

entre le vil et le vit.
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Extrait de Sept variations sur le même thème, à paraître aux éditions La Centaurée

Extrait de "Sept variations sur le même thème" paru en octobre 2017 aux éditions La Centaurée :
« Le soleil sur ta joue donne un contrejour au rêve. Je ne sais pas ce que je vois, si le rêve même n’est pas altéré par la main qui caresse. Est-ce ta peau que je caresse ? Dans le trouble des heures sans prise, dans un lent travelling, je crois sentir sous mes doigts un corps frémir. Un corps qui défie l’harmonie. Un corps que le rêve a oublié. Au fond du puits de lumière, je me lève. Cerné, je suis l’envers du rêve, l’ombre qui passe sur ta joue. »
👉  Pour plus d'infos et commander l'ouvrage, s'adresser à Valérie Ghévart sur Facebook par message privé https://www.facebook.com/valerie.ghevart.7 ou à valghevart@gmail.com.


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A la fontaine

Il y a comme un chagrin sur la plage
autour de la fontaine asséchée

d’où s’échappe une dernière goutte
qui tombe sur une feuille piquée

à un platane de la ville au loin
et dont on sait la tête à déplumer.

Une larme très vite lapée
par la langue de ce cabot excité

qui lui se fiche bien de la fin de l’été.
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Chair de poule

Ce soir, le trottoir
est la peau où patiente
un homme au regard froid.

Devant lui, septembre dresse
ses poils entre les pavés
et un reste de soleil pelé.

Il frissonne, tire ses manches
sur sa chair nue piquée
et c’est toute la rue qui éternue.

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La cage

Tu as roulé sous la table. En position fœtale, tu t’endors ou fais mine de t’endormir. Rien ne peut t’empêcher de faire cette démonstration. L’isolement, c’est ta sauvegarde, ton laisser-passer pour l’autre monde. 

A chaque fin de repas, tu cherches la querelle qui va t’animer, toi l’animal qui n’existes plus que prostré dans sa cage. Tout est prétexte à te mettre en position de victime. Ton père, ta mère, ta sœur, un geste de leur part, une parole anodine, un regard qui fuit, et tu éclates en sanglots, distribues des insanités dans un accès de colère effrayant. Ton âme déborde de ton corps, toise les autres, passe de l’autre côté. Tu sembles possédé par le démon. Les mots, les jurons, les râles et très vite des cris primaux jaillissent sans que tu donnes l’impression de te servir de ta bouche pour les articuler, mais plutôt de tous tes membres qui s’agitent à une vitesse folle. Une crise démesurée sans émotion apparente pour mieux te cloîtrer dans un silence glaçant ; d’abord sur ta chaise les bras croisés, le regard vacant, puis sous la table où tu descends pour te mettre à couvert, pour retrouver la cage.

La stupeur des tiens te gargarise, t’emporte loin dans ton mutisme. Tu jubiles intérieurement de savoir qu’en haut, au-dessus de toi, autour de la table, la panique s’est emparée des visages pour les figer comme des stèles.
Tu n’es pas l’enfant qui boude. A cet instant, tu n’es plus l’enfant de personne. Tu t’enfermes pour faire grandir une jouissance connue de toi seul et qui passe à travers ton corps dans un geyser de bien-être. 
Tu as trouvé le moyen de te retrancher du monde. Accroupi, tu joues avec ta serviette, fouettes le sol dans un dernier soubresaut. Tu l’enroules autour de ton cou, la serres jusqu'à presque ne plus pouvoir respirer. Tu tires la langue, tu convulses sans bruit, recroquevillé en chien de fusil pour une mort controuvée.

Tu as roulé sous la table. Plus personne ne te fera sortir, à part la nuit que tu attends comme une amante.

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L'éveil

Le bébé s’éveille heureux,

à sa bouche la sucette
du monde accrochée
à un fil de chiffon vieux

qui ballote d’un courant
d’air malicieux de ses lèvres
fines à la joie du areu.

L’enfant revient de l’été

où son corps a surgi de la nuit
dans la moiteur d'un rêve
battu de voix désaccordées. 

Aujourd’hui, l’enfant est prêt 
par le vent  à tirer sa tétée
à tous les seins du passé.

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Parution de Sept variations sur le même thème aux éditions La Centaurée

Très heureux de vous annoncer la parution en octobre de "Sept variations sur le même thème" aux éditions La Centaurée.
Vous pouvez vous le procurer auprès de l'éditrice Valérie Ghévart en téléchargeant le bon de précommande ici > http://bit.ly/7variations


SEPT VARIATIONS SUR LE MÊME THÈME

Ouvrage de 80 pages, illustré de 10 encres de Valérie Ghévart au format 12 cm x 25 cm.
Imprimé à 100 exemplaires. Prix unitaire 14 euros TTC


Un thème, sept variations. Ce recueil de courtes proses est composé de dix séries tirant sept fois sur chaque thème comme pour l’épuiser mais sans y parvenir. Le thème n’est jamais nommé, ainsi chaque variation est libre de s’en éloigner ou de semer le doute pour mieux y retourner. Variations sur deux êtres enroulés dans les encres de Valérie Ghévart, un Je, un Tu, qui se suivent du regard et des mots. 




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Mon oeil

Il est vrai que

ce nuage clair attire mon oeil
en lui donnant assez d’intensité
pour recoiffer les zébrures du ciel,

mais rien

n’autorise cette fille
aux cheveux longs et désordonnés
à suivre son sillage

pour me piquer mon paysage

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Nos peaux

Nos peaux de la semaine
sèchent sur le balcon.

Une à une décollées
de l'os, blanchies et assouplies,

elles dansent nues au vent
débarrassées de l'ennui

du temps, tambour battant
de nos espoirs déchus.
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L'odeur

La cheminée couve des cendres encore chaudes de la veille. Dans la pièce, l’odeur de fumée est vive. Elle se mélange à la poussière qui danse autour des gros rideaux en velours. C’est une odeur lourde, de bois calciné, de petites branches de frêne que tu as fait brûler en premier pour attiser le rondin de chêne un peu vert. Une odeur de forêt après un incendie qui aurait tout décimé, ne laissant plus flotter que des relents de lichens et de champignons moisis. Elle est non seulement incrustée dans les murs devenus jaunes, dans les tapisseries dont les motifs de fleurs ont fané, dans les meubles qui l’accueillent dans leurs interstices vermoulus et dans le sol en tomettes rouges patiné de suie, mais aussi dans ton corps flasque et fatigué, étendu sur ton lit de fortune.
Aujourd’hui, alors que le jour peine à percer les rideaux, il règne une atmosphère de trop-plein comme si cette pièce – ce salon qui est aussi ta salle à manger, ta cuisine et ta chambre – n’en pouvait plus d’être ce réduit de cendres, ce vieux cendrier froid.
Tu te lèves et ouvres la fenêtre. L’air frais du matin s’engouffre dans la pièce. Tu respires à grands poumons. La brume est basse. La campagne encore endormie te fait sentir son haleine fraîche. L’hiver lâche un grand rot dans la forêt qui te fait frémir et refermer la fenêtre.
Le courant d’air a ranimé la cheminée. De fines flammes lèchent l’âtre et embrasent le reste du rondin de chêne. L’odeur est maître de l’espace. Cette odeur, ton odeur que tu ne sens plus.

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Révélation

Sous le porche,
entre plage et terre,
deux jeunes filles échangent
quelques mots susurrés,
têtes perdues sur leurs pieds nus.

L’une s’exaspère du sable vide
alors que l’autre révèle
au vent d’automne
la beauté des confidences.
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Curation

L’arbre a baissé ses branches,
un regret de saison.

A qui veut l’entendre,
il soigne sa désolation
de n’être qu’un arbre
sans foi ni raison

planté dans le cul de la rue,
entre une poubelle et l’église

où le cureton fait son sermon.
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Refrain

Le rideau danse
sur un refrain de Chet Baker.

Un courant d'air trainaille
sans se soucier de la mélancolie
qui se love entre le balcon
et ce dimanche soir

où le ciel blanc
rêve de jouer de la trompette.
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Inéquations

Tu repasses dans ta tête tous les théorèmes du monde. Tout ce qui régit l’existence et que tu ne comprends pas.
Ce soir, une fois de plus, il y a un ciel d’orage qui étouffe toute réflexion et ranime des équations électriques pour lesquelles tu ne trouveras jamais de solution.
Alors, tu sors dans le soir plein de lourdes constantes. D’abord, le vieux chien du voisin qui te grogne dès qu’il te voit. Dix ans que tu le croises ce clebs à poils ras. Il te connaît mais continue à vouloir sauter le grillage pour te mordre. Ensuite, il y a le trottoir et son pavé manquant que tu évites en descendant sur la route. Ce trou sur ton passage que personne ne veut remplir. 
Tu descends la rue vers le parc où tu as tes habitudes. Tu franchis le portail pour y accéder, haut et lourd avec son immuable grincement de ferrailles lorsque tu le pousses d’un même effort, d'une même lassitude, sans comprendre pourquoi on ne le laisse pas grand ouvert en permanence. Puis, tu rejoins la mare au centre du jardin à la française et ton banc où tu t’assoies pour ruminer quelque algèbre de la vie. Tu regardes les buissons autour taillés en forme de points d’interrogations et dans l’eau traversée de carpes, le reflet noir de ton visage et de toutes tes questions.

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