La cage

Tu as roulé sous la table. En position fœtale, tu t’endors ou fais mine de t’endormir. Rien ne peut t’empêcher de faire cette démonstration. L’isolement, c’est ta sauvegarde, ton laisser-passer pour l’autre monde. 

A chaque fin de repas, tu cherches la querelle qui va t’animer, toi l’animal qui n’existes plus que prostré dans sa cage. Tout est prétexte à te mettre en position de victime. Ton père, ta mère, ta sœur, un geste de leur part, une parole anodine, un regard qui fuit, et tu éclates en sanglots, distribues des insanités dans un accès de colère effrayant. Ton âme déborde de ton corps, toise les autres, passe de l’autre côté. Tu sembles possédé par le démon. Les mots, les jurons, les râles et très vite des cris primaux jaillissent sans que tu donnes l’impression de te servir de ta bouche pour les articuler, mais plutôt de tous tes membres qui s’agitent à une vitesse folle. Une crise démesurée sans émotion apparente pour mieux te cloîtrer dans un silence glaçant ; d’abord sur ta chaise les bras croisés, le regard vacant, puis sous la table où tu descends pour te mettre à couvert, pour retrouver la cage.

La stupeur des tiens te gargarise, t’emporte loin dans ton mutisme. Tu jubiles intérieurement de savoir qu’en haut, au-dessus de toi, autour de la table, la panique s’est emparée des visages pour les figer comme des stèles.
Tu n’es pas l’enfant qui boude. A cet instant, tu n’es plus l’enfant de personne. Tu t’enfermes pour faire grandir une jouissance connue de toi seul et qui passe à travers ton corps dans un geyser de bien-être. 
Tu as trouvé le moyen de te retrancher du monde. Accroupi, tu joues avec ta serviette, fouettes le sol dans un dernier soubresaut. Tu l’enroules autour de ton cou, la serres jusqu'à presque ne plus pouvoir respirer. Tu tires la langue, tu convulses sans bruit, recroquevillé en chien de fusil pour une mort controuvée.

Tu as roulé sous la table. Plus personne ne te fera sortir, à part la nuit que tu attends comme une amante.

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