Ein ballon

23.6.18

Un gros ballon rebondit. Rebondit comme s’il n’avait jamais cessé de faire autre chose que de rebondir. Je le vois arriver, rebondissant, rebondissant, d’une autre rue vers ma rue. Je le vois traverser en dehors des passages cloutés, sans regarder ni à droite ni à gauche. Une voiture l’évite de justesse. Le voilà maintenant qui rebondit sur le muret du jardin voisin. Une fois, deux fois puis se stabilise, rebondit sur place de plus en plus haut, de plus en plus vite. Les piétons descendent du trottoir pour le laisser libre à son rebond, à ses rebonds qui le font désormais ressembler à un de ses mobiles artistiques mus par une force cinétique, de cette énergie qu’on a du mal à appréhender parce qu’elle n’est pas issue de quelque chose qui nous est immédiatement reconnaissable, comme peut l’être le carburant quand on voit circuler un véhicule à moteur, ou le pédalage lorsqu’on aperçoit un cycliste sur son vélo.
Non, ici, le ballon agit seul sans stratagème ingénieux de balancier qui le ferait se mouvoir par l’action des seules lois physiques et le génie de quelque créateur. C’est un simple et gros ballon en plastique de ce qu’il y a de plus répandu, arborant les couleurs de l’arc-en-ciel qui se partagent sa surface en segments égaux. Il rebondit sans cesse et il ne vient à l’idée de personne de taper dedans ou même simplement de le toucher, à la faveur d’un rebond à hauteur d’homme, afin de le dévier de sa trajectoire et d’enfin l’arrêter, quitte à ce qu’il finisse sa vie écrabouillé sous les roues d’une voiture.
Non, on le laisse à son perpétuel rebondissement comme si tout ça était normal. Ça me rend dingue, si dingue que je n’y tiens plus et me décide à descendre dans la rue pour aller voir de plus près de quoi il en retourne, bien déterminé à bouter ce ballon loin de ma vue, loin de la rue. Une fois le ballon et moi face à face, une musique tout droit sortie d’un film de Sergio Leone retentit tandis que quelques virevoltants traversent la rue devenue déserte et recouverte d’une terre ocre. De la sueur perle sur mon front, ma bouche se fait pâteuse, une soif terrible m’étrangle et le ballon rebondit toujours mais au ralenti, comme s’il me défiait. Je tente un coup de pied mais je le rate et me fracasse les orteils contre le muret. À cet instant, sort du jardinet un homme grand et blanc qui ressemble à s’y méprendre à Vladimir Poutine et, d’un accent que je ne saurais reproduire ici, me dit : « Tu laisses le ballon rebondir, OK ? C’est MA coupe du monde ! ». Juste le temps de lui répondre d’un timide « Da… » qu’enfin le réveil sonne.

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