Petits coups de bec

À l’arrêt de tram, deux jeunes gens sur un banc. Deux, trois puis quatre, cinq enfin bref j’en perds le compte. Le compte de ces baisers légers par saccades échangés comme deux oiseaux sensibles picorent leur mie de pain. Petits coups de bouche, petit air frais avant que le tram, ce rapace, ne les fasse disparaître.
  • 24.11.19

Une goutte suffit pour alourdir le monde

Au fond de la rue, ta gorge pleine de mousses. Entre une poubelle et le trottoir, tu dors à poings fermés. Dans ta bouche, une voie lactée de mots oubliés. Ceux qui t’ont brisé la parole ricanent autour d’une tasse de thé. Toi, tu lèves dans ton sommeil tous les petits doigts au bord des tasses. Sache que quelqu’un t’entend soulever ton torse à tous les renoncements. Une goutte suffit pour alourdir le monde. Retiens-la. L’épée posée sur ta nuque peut encore se retourner et trancher dans le vif des paupières. Dors au milieu du chaos. Tu sais être le juste.
  • 17.11.19

Manque de savoir-rêver

Elle est entrée dans mon rêve aussitôt sortie du rêve d’un autre. J’ai vu qu’elle venait d’un autre rêve à sa tête, à son allure et surtout à sa chevelure blonde. Je ne rêve jamais de filles blondes puis son accent n’était pas d’ici. Je rêve local, habituellement. Elle portait autour d’elle le décor du rêve précédent ou d’un rêve simultané, allez savoir. Un halo blafard l’encerclait. Elle marchait lentement dans une ruelle sombre. Elle me scrutait avec bienveillance mais son regard était encore pour l’autre, le rêveur précédent, un blond assurément qui devait se trouver désemparé derrière elle, à l’autre bout de la ruelle, planqué dans une porte cochère, à regretter de la voir doucement s’enfuir de son rêve. Je voyais qu’elle ne se sentait pas à sa place à piétiner ainsi mes chimères. Mais, comme deux inconnus qui se croisent, avec une impression de s’être déjà vus mais sans savoir quand, comment ni pour quelle occasion, elle m’a décoché un sourire tendre et confus. Un sourire pour se donner une contenance, parce qu’elle ne savait pas ce qu’elle fichait dans mon rêve. Elle voyait bien que, même si on s’était croisés un jour, elle ne devait en rien apparaître dans mes rêves, que c’était là tout de même un manque incroyable de savoir-rêver. Elle a marché longtemps, enfin le temps de mon rêve, quelques millièmes de secondes puis a disparu, rattrapée par ses propres rêves au sein desquels jamais n’apparaît quelconque homme brun.

01/11/2016
  • 1.11.19

Elle ne sort que le soir

Elle ne sort que le soir, habillée d’habits propres et parfumée de frais.
Elle sort traîner dans les troquets, pour diluer sa peine dans des pintes de bière.
Elle a la peau brune, tannée par le soleil et son visage n’affiche aucun âge. On y devine cependant des années troubles que l’alcool brouille encore un peu plus. Elle laisse leur poids retomber dans des bajoues gonflées, des yeux rouge sang et une parole confuse.
Elle parle seule ou à des gens qu’elle attrape au comptoir pour donner à sa voix une paire d’oreilles vierges.
Elle cause sans discernement des uns et des autres et ses vilains mots tirent sur les fines craquelures qu’elle porte à la commissure des lèvres comme le témoin de l’usure du temps.
Quand elle parle, ce n’est que bredouillement et au bout de ses phrases, elle jette un mot plus haut qui fait tressaillir le comptoir, une injure grasse et pleine d’un ressentiment factice.
L’insulte est le point final à sa sentence au-delà de laquelle il n’y a plus rien à dire. Alors elle tourne un instant sur son tabouret cherchant sa prochaine victime, son prochain fantôme puis elle recommence en affûtant sa diatribe.
Les borborygmes s’enchaînent, on comprend parfois un prénom, un nom, un sobriquet. Mais on ne sait pas qui sont ces personnes, ni ce qu’elle leur reproche. Elle en a contre la terre entière qui la porte malgré elle. Parfois dans un élan de lucidité, elle décoche un sourire comme si elle se moquait d’elle-même et des propos injurieux qu’elle profère. Sa bouche semble se craqueler, ses lèvres entrouvertes creusent des sillons si profonds qu’un instant on croit la perdre ; on redoute de voir son visage se démolir comme une tour de Lego, qu’elle se dissolve dans l’alcool, qu’elle disparaisse au fond de son verre.

22/10/2016
  • 22.10.19

Ronde éternelle

Assise sur un banc, parc Clémenceau, une jeune femme regarde une série sur son téléphone. Tête baissée sur l’écran posé sur ses genoux, écouteurs dans les oreilles, rien ne vient perturber l’histoire qu’on lui raconte.
Pendant ce temps, un garçon hissé sur un vélo trop grand pour lui fait le tour du petit parc en empruntant les allées de sable. Il tourne sans fin, passe et repasse devant la jeune fille imperturbable.
Non loin de là, trois hommes dorment sur la pelouse, sacs à dos en guise d’oreillers. Eux aussi sont tranquilles et hermétiques aux passages du vélo dont les pneus trop neufs crissent sur les gravillons.
Dans cette ronde que l’on aimerait éternelle, le garçon semble être le seul à tenir le monde. Ainsi tournant de plus en plus vite pour en alimenter le cœur. Les autres sont ailleurs, éléments en gravitation, perdus dans quelques séries de rêves oux rebondissements narratifs inconnus.
  • 28.9.19

Quand je suis entré dans ce bar

Quand je suis entré dans ce bar, j'ai bien senti venir le traquenard. Ils étaient deux, accoudés au zinc en train d'écluser un gorgeon. A leurs yeux bordés de rouge vif et de larmes sèches, j'ai bien vu qu'ils n'en étaient pas à leur première tournée.

Un étranger qui entre dans un troquet d'habitués, c'est un chien dans un jeu de quilles. Soit il se fait accepter d'entrée de jeu et c'est le strike, soit il se la joue limonade au citron et il peut s'assurer une soirée à jouer la cible au jeu des fléchettes.

Par chance, la limonade me donne des ballonnements alors que le whisky me calme les convulsions intérieures.
Je fus accepté dès le premier verre comme un des leurs, même si eux tournaient au petit jaune sans glaçon. D'entrée, la parole fut libérée et les agapes liquides pouvaient débuter. 
Au fil des heures, mes yeux commencèrent eux aussi à pleurer des larmes sèches, de celles qu'on coule que pour nous et qu'on garde sous les paupières au cas où on aurait besoin de pleurer plus tard. Parce que pleurer pour les deux gaillards, c'était pas mentionné sur l'ardoise.

En revanche, après le dixième verre ou peut-être s'agissait-il du douzième, le flot de leurs paroles perdit le sens de la retenue en même temps que la prononciation des voyelles — un peu comme quand votre correspondant au téléphone passe sous un tunnel. La conversation vira de bord, des sentiments profonds surgirent du fond des verres comme s’il s’agissait de la partie immergée d'un iceberg.
L'un d'eux évita le naufrage en demandant la note au patron. L'autre, noyé dans ses consonnes, ne fit aucun cas de la demande de son camarade ni de mon état, accroché à mon tabouret comme à la poupe d'un bateau en pleine tempête. Et d'un coup sec, il tapa sur le comptoir : « Bon maintenant, hips, allons au bois dégager les écoutilles ! ».

24/07/16
  • 24.7.19

Fichu gris - Extrait de "Les Gens" paru chez Tarmac Editions

C'est un petit bout de femme au visage bardé d’un fichu gris, été comme hiver, une cape d’invisibilité pour dissimuler une expression assurément mystique. Je la croise, tous les jours. Elle sort de sa grotte, vieille cahute coincée entre deux immeubles rénovés, claque sa porte récalcitrante d’un geste lourd, puis la verrouille avec trois tours d’une grande clé qu’elle pend par une corde à sa robe de bure. Elle longe les murs, la tête basse et les mains crochetées sur le nœud de son fichu. Elle use le même chemin, le même trottoir, chaque pas sur celui de la veille, trajet de jour comme de nuit. Une main se décroche en guide sur les façades. Cahin-caha sur le pavé, elle avance et le bruit de ses souliers élimés aux talons épouse sa démarche boiteuse. Elle entre dans l’église et demeure une heure sur un prie-Dieu, seule ; puis retourne chez elle en répétant le parcours à l’inverse, dans le même sillage : le trottoir au plus près du mur, la tête penchée sur ses Richelieu, les mains crochetées au fichu.

Personne ne connait son nom, on la dit sourde et muette. Certains la croient aveugle, ce qui expliquerait l’application qu’elle met à millimétrer ses trajets, sa foulée précieuse et ses yeux défunts perdus dans le fichu gris.

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Extrait de "Les Gens" paru chez Tarmac Editions Jean-Claude Goiri (photo de couverture : Alain Mouton)


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  • 17.1.19

Extrait de « Les Gens », chroniques ordinaires, paru aux @EditionsTarmac

Elle a une peau pâle et grenelée comme l'est une orange. Une peau épaisse, marquée par le temps et ses ravaudages mais qui continue à avoir peur. Je ne vois qu'un visage, un cou et des mains couverts d'une peau qui a peur, qui a froid, une peau à la chair de poule éternelle.
Elle me regarde avec dans les yeux des pépins de colère. Une marque sombre s'étale sous son menton et ressemble à une flèche qui indiquerait le chemin jusqu'au creux de ses seins. Je crois à un tatouage mais c'est une blessure. La peau a saigné à cet endroit. Elle en garde le souvenir sur les venelles tendues de son cou. Le sang a suivi leur chemin et coulé jusqu'à ses épaules. La plaie a commencé à cicatriser dressant quelques picots de peau à vif mais ces stigmates ne révèlent rien de son origine. Un coup ? A-t-on donné un coup au visage de cette femme ? Elle sent pointer mon regard sur la marque et baisse les yeux, cache la blessure d'une main craintive.
Elle passe son chemin. Je sens la peur nous prendre quand nos corps se croisent – le grain de l'orange qui se partage la douceur et l'affèterie, l'acide de sa peau et la douleur qui tombe sur le trottoir.

Extrait de « Les Gens », chroniques ordinaires, paru aux éditions Tarmac http://www.tarmaceditions.com/les-gens


(photo et illustration de couverture d'Alain Mouton http://alainmouton.berta.me/collaborations/)

  • 5.2.18

Parution de « Les Gens » aux @EditionsTarmac

Après « Morning à la fenêtre » en 2016, je suis très heureux de vous annoncer cette nouvelle parution le 12 janvier aux éditions Tarmac.

LES GENS
(chroniques ordinaires)

Recueil de chroniques au format 12 x 21, dos carré collé
92 pages sur papier texturé vergé.
(image de couverture : Alain Mouton)

L'ouvrage est encore disponible pour quelques jours
en précommande au prix de 12 € au lieu de 14 €.

  • 3.1.18

#LesGens

Reprise des derniers posts Facebook #LesGens : traversée entre les gens, leur lieu, leur instant. Un regard forcément biaisé sur eux et ce qu'ils dégagent parce que c'est écrit et que ça passe par la tête avant d'arriver aux doigts. Ce n'est pas la réalité mais ça pourrait lui ressembler.
Au sommaire : tergiversations sous la pluie, jour de bosse en février, la dame aux cuissardes, la salle d'attente chez le médecin et Bordeaux entre deux averses.











  • 6.3.17

#LesGens

Reprise des posts Facebook #LesGens : traversée entre les gens, leur lieu, leur instant. Un regard forcément biaisé sur eux et ce qu'ils dégagent parce que c'est écrit et que ça passe par la tête avant d'arriver aux doigts. Ce n'est pas la réalité mais ça pourrait lui ressembler.
Au sommaire : La tension de l'homme est en désordre, les premiers tintements du froid sont sur le parvis de l'église, l'homme aux bonbons débloque puis disparaît, la peau d'orange a peur, un garçon traîne une remorque rouge et dans un cou, une tache de vin étasunienne.














  • 28.1.17