Le voyageur de couleurs

Il passait tous les premiers samedis du mois. Il devait se dire, en tant que bon professionnel, que le pouvoir d’achat du foyer serait plus important en début qu’en fin de mois et il avait raison. Il était grand, la cinquantaine, une barbichette bien taillée, un costume en velours côtelé pour l’hiver et un pantalon flanelle agrémenté d’une chemisette de couleurs vives pour la belle saison. Pour ma mère, il incarnait l’élégance, la bonne éducation et la réussite.

Comme d’habitude, il stationnait sa berline de fonction rutilante tout prés de la porte d'entrée et sortait du coffre deux grosses mallettes noires flanquées d’un imposant logo : Solfin. Ce voyageur de commerce en textiles bigarrés pouvait désormais entrer dans notre intimité et nous vantait tous les mérites de ses produits. Il s’installait dans le salon et déballait les nouveautés du mois sous les yeux perplexes de maman. Il était doux, charmeur, envoûtant et je savais que, malgré sa résistance, elle allait craquer et lui lâcher quelques centaines de francs.

J’étais toujours convié à ce cérémonial mensuel. J’aimais bien M. Solfin car, non seulement, j’avais le droit de choisir quelques polos imitation Lacoste mais surtout, durant quelques précieuses minutes, tout en faisant son commerce, il redonnait à maman quelques couleurs et sourires que je ne voyais guère le reste du mois.