Au bistrot

Dans mon village, il n’y a guère d’activité pour nous, les jeunes ruraux coupés de la vie citadine. Les seuls véritables endroits de rencontres sont les bistrots. Trois bars pour être exact. Un jaune, un orange, un rouge. Un en bas de la grand’ rue, un au milieu, un en haut. Nous voilà cernés par des lieux d’abandon affable.

Chaque groupe a son bar, QG de prédilection. Les rugbymen quadras/quinquas se retrouvent au siège du club dans le café jaune, chez Jeannot. Les plus âgés se collent au zinc du café du milieu, celui du Vernazobre, du nom du cours d’eau qui jouxte l’établissement. Dans cet endroit, paradoxalement, l’eau n'a peu cours si elle n’est pas agrémentée d’un breuvage de couleur jaunâtre. Le troisième lieu de rencontres est le café d’en haut, le rouge. Il est l’endroit qui accueille en masse la jeunesse bruyante adeptes de flippers, baby-foot, jeux vidéo et concours de belotes à l’ancienne.

C’est donc là, au café du balcon, que je passe le clair de mon temps libre. Depuis quelques années, je squatte le flipper et le jeu du bomber man n’a plus de secret pour moi. Sur le tableau des records est affiché en orange sur noir mon pseudo de trois lettres, « tit » . Je suis Tito pour tout le monde ici. Chaque soir, je passe discrètement voir si le record est tombé et m’enorgueillis d’être toujours le héros du village, chasseur de boules noires. Papa arrive vers 18h, tous les soirs. Il est accueilli comme un Dieu dans ses lieux. Des « Marcellou ! » par-ci, des « Marcellou ! » par-là. L’endroit souffle une humeur bon enfant. Un grand sourire aux lèvres, il me jette un coup d’œil furtif. J’ai même parfois droit à un battement de paupières établissant ainsi la connivence père-fils.

Un, deux ou trois demis de bière plus tard, il décolle du tabouret pour venir me retrouver prés des jeux. Il me donne cinq francs, parfois dix pour jouer encore et encore. Il me commande une grenadine alors que je veux un coca. Peu importe, je suis bien là dans son élément qui devient le mien, le nôtre. Quelques vieux évadés du café orange viennent de commencer une belote. Ça braille, ça s’embrouille, ça triche même. Le tableau de Pagnol se multiplie aux tables voisines. Les plus jeunes prennent part au tournoi. Désormais, le pastis a remplacé la bière. L’odeur d’anis a envahi le bistrot et je ne m’entends plus jouer. Papa fait le tour des tables intimant à l’un ou à l’autre la carte qu’il doit jouer. La partie terminée, il engueule les mauvais joueurs et tape avec allégresse sur l’épaule des gagnants.

Cette atmosphère chaude, vivante, enivrante et enivrée dure parfois jusqu’à 22h. L’heure du retour à la maison est maintes fois repoussée à la faveur de la dernière tournée du patron ou de celle du dernier arrivé. Marcel, tu vas pas t'en aller sur une jambe ! Pourtant, il va bien falloir rentrer. De façon tacite, son regard vitreux se déporte sur moi m'indiquant de partir en éclaireur retrouver maman. Je finis la dernière partie, termine mon coca, que finalement un tonton de bistrot m’aura offert, et je rentre amortir l’arrivée titubante du chef de famille.

18 commentaires:

  1. description parfaite de ces lieux de rassemblement masculin.. où la femme n'a pas sa place apparemment ! ;)
    bises de môa..

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  2. tu as très bien su rendre la fraicheur d'un souvenir d'enfance sans qu'il y ait (trop) d'amertume de cet âge où l'on commence à mettre des mots d'adulte sur ce que l'on comprend avec le coeur.

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  3. ça me touche toujours tes récits qui flottent à la surface de quelques verres. Un effet perrier-tranche, ça pétille, ça désaltère, même si on pince un peu les lèvres sous la petite tranche acide. Un perrier sans la petite touche d'acidité ne serait pas un perrier tranche, comme ton enfance sans ses verres de limonades ou autres, ne serait pas ton enfance. J'aurais bien aimé aller au café du balcon et te détrôner ton titre à la douce, avec mes couettes, ma jupe à froufrous et mes soquettes :)


    bizettes mon bon roi

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  4. pas connu ça...
    mais beaux souvenirs bien évoqués!
    a+

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  5. Un moment délicieux !!!
    j'aime te lire :-)
    Marlène

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  6. Babel > nan pas de femmes dans un bistrot ! t'es malade toi ou quoi ! ;)

    Sylvie > non, pas d'amertume, juste une souvenir attendri sur mon père, attendrissement que je n'avais certainement pas à cet age là.

    la fée anonyme qui ne l'ai pas > Perrier ! damned quel est cette boisson bizarre ? Si on va retrouver l'amer, ça serait plutôt un Picon Bière oui, ou un Ferney branca (j'sais plus comment ça s'écrit ce chose exactement) ! :)

    Philippe > t'es jamais entré dans un bistrot avec ses piliers et ses joueurs de belote braillant ? t'as raté quelque chose alors.

    Marlène > Merci. :)


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    oyé, oyé les gens. ça va ? pas trop chaud ? la clim marche à donf ?
    (bon vous êtes pas obligés de répondre hein? c'est juste pour marquer quelque chose)

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  7. nan, d'ailleurs on répond pas !



    wé,
    djOly le through de mes moires
    version arfinet

    ,O)

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  8. ouai je l'ai fait anonyme :)

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  9. Tilt ! Game over...
    Jolie ambiance à la Pagnol.
    Pfiou, fait chô ici ôssi.
    Mais c'était juste pour dire.

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  10. Mr M > normal que tu répondes pas de ton pays où il ne fait jamais chaud. puis, pour la détestation : moi non plus. :)

    Anomyme que le fait anonyme > ?

    ≈≈≈ > extra ball, shoot again. Claquer le flipper. wè... fait chaud plus plus :)

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    bonjour mou tout endormou. Vivement ce soir que je dorme jusqu'à lundi matin ! :)
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  11. J'aime sentir l'ambiance d'une ville en passant du temps dans le bistrot du coin. Récemment, j'étais dans un café en Touraine, et un gars, physique à la Philippe Lucas, racontait ses six mois passés dans les Emirats. Truculent!

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  12. Ce n'est pas l'ambiance de la ville que l'on y sent ; juste son haleine...

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  13. Au bistro (sans t comme au Quebec) ou au bistrot, on peut aussi trinquer... alors bonne fête Mr Christarf. JF

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  14. http://www.youtube.com/watch?v=qAGYhAYcgxU

    wé .. j'me venge du papaPingouin....

    :-)

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  15. Eric > Oui, beaucoup de personnages bien loquaces errent dans ces endroits. J'aime bien les bars en général et la convivialité immédiate que l'on y trouve. Ton Lucas devait valoir son pesant de cacahuètes ou d'olives dénoyautées. :)

    Nicolas > non, je suis pas d'accord, il y a + que de l'haleine. Il y a la vie de tout un chacun. Bien sur parfois, elle est caricaturale mais j'ai assisté à des embardées "lyriques" parfois qui dégageaient énormément de sens pour peu qu'on écoute les respirations entre les mots.

    JF > Merci JF ! c'est gentil de penser à ma fête ! ;)

    Manue > ohhhh la vilaine vengeresse ! Les licences IV, 'de dieu, ils étaient gratinés ceux là mais j'ai aussi dansé le mia là dessus ;)


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    week-end !!! après une semaine d'une douce tranquillité absolue côte pro. Le reste à bouger un peu, mais du mouvement agréable, donc todo va bene !

    hello à vous qui passez et bienvenue donc à Eric et Nicolas :)

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  16. En France, c'est parfois très difficile de refuser un verre de plus. Les conséquences sociales peuvent être relativement négatives, et on se retrouve catalogué (par les hommes).

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  17. et oui Snake les us et coutumes sont bien plus fortes que les relations matrimoniales ou de santé.

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