La petite cuillère

image [ L'arena di bella ragazza ] Je suis là, planté, intimidé dans cet immense hall. Sur le sol, un marbre massif et éclatant, quelques marches devant moi et un large couloir agrémenté d’un long tapis d’Orient s’ouvre comme un chemin de fer. La « mamma Paola » m’invite à entrer et tente de me mettre à l’aise. Ma belle s’est enfuie dans une des pièces du dédale familial. Je suis le mouvement et me retrouve dans la cuisine. Sont présents ma future belle sœur Marie, mon futur beau-frère Paul et le « parrain du clan » au bout de la table de la cuisine. Il lève les yeux vers moi, son regard froid contraste avec la chaleur immédiate de son épouse.

Paola me prie de m’asseoir et me propose un café. J’accepte et m’installe timidement à la table familiale. La belle a disparu et je suis désemparé. J’aurais aimé qu’en pareil moment, elle soit à mes côtés. Paul prend la parole et à son tour tente de me rassurer. Il me parle de choses futiles, de la pluie et du beau temps. A cet instant, l’assemblée sent mon angoisse. Pour eux, l’épreuve s’avère tout aussi délicate. Lui, le patriarche Guiseppe, ne bronche pas. Les yeux fixés sur la table, les mains jointes, le visage impassible, il est aussi glacial et beau que le magnifique marbre qui l’entoure. La cafetière italienne en inox siffle et indique à la maîtresse de maison que le nectar est prêt à servir. Nous sommes désormais têtes basses sur nos tasses à remuer notre petite cuillère pour dissoudre le sucre et par la même cette ambiance suffocante. La belle rapplique, faussement joyeuse et détendue. Son expression change rapidement devant le tableau. Elle s’assoit et rejoint le cérémonial du touillage de café. Les cliquetis des cuillères en argent dans les tasses en porcelaine forment un concert minimaliste. La situation est tout aussi minime en paroles qu’elle est forte en émotions sourdes.

Il est l’heure du déjeuner. Nous n’avons pas bougé. Il n’y a que la « mamma » qui s’active à débarrasser les tasses et mettre le couvert. Je suis là depuis une heure, une éternité et il n’a toujours pas décroché un mot. Les marmites frémissent, les odeurs sont alléchantes et la discussion s’enclenche enfin sur nos goûts culinaires respectifs. Chacun y va de son plat favori détaillant avec plaisir le mets qui ravit le plus nos papilles. Le repas commence. Quelque peu embarrassé, je fais attention à mes gestes et à ma tenue à table. Je repense à ma bonne éducation et m’efforce de toujours commencer mes phrases par « s’il vous plait » et les finir par « merci ». Dans mon excitation de l’instant, la fourchette m’échappe, ripe sur mon assiette et tombe au sol. Elle rebondit dans un bruit strident insoutenable. Je suis confus, m’excuse à plates coutures alors que la fratrie s’élance sous la table pour rattraper au vol l’objet de ma bévue. Le silence qui suit est interminable.
Guiseppe lève la tête de son assiette fumante et esquisse un sourire dans ma direction, premier signe direct qu’il m’adresse. Je croise son regard austère.

Le repas se termine de façon plus conviviale. Il ne me parle jamais directement mais m’écoute attentivement. Je passe mon examen d'admission, j'en suis conscient. La « mamma » est adorable d’attention et d’empathie. Paul et Marie sont également au petit soin. La belle oscille, elle, entre l’emprise de son père et la décontraction feinte du reste de sa famille. Entre le fromage et le dessert, il allume un long cigare en forme de barreau de chaise. Il se tient désormais debout prés de la fenêtre soufflant vers l'extérieur ses volutes de fumées. Il est de taille moyenne, légèrement bedonnant mais se dégage de cet homme un charisme exceptionnel. Il fait taire la discussion désormais animée et prend, solennellement la parole de sa voix grave et nasillarde :

« Bienvinou christopho, mainténant tou fé partie dé la famiglia ! »

Mon beau père et moi

19 commentaires:

  1. Je te délaisse et tu es pris par bien des choses.
    Alors je dépose une pensée douce ici.

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  2. Plaisir de retrouver le patriarche bourru qui me fait penser à mon grand-père :)
    un coeur d'or sous sa carapace

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  3. Le début m'avait captivé. Je change d'onglet cinq minutes, et la suite est là! J'ai bien aimé ces deux textes, particulièrement l'arrivée, mais la deuxième partie est à la hauteur de la précédente. On n'ose pas demander si c'est réel, de peur de casser le charme?

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  4. Ma, qué yé soui contente qué lé Giuseppe il a fait ami ami avéqué lé N'Arf!

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  5. Je suis de près cette histoire de la bella ragazza, avec ravissement. Elle accompagne mes déplacements urbains et suburbains.

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  6. Sylvie > tu me délaisses ? ben ça alors ! :)

    Aniloise > Oui hein? sont nombreux ces rustres au cœur d'or.

    Le coucou > Ah tu as du retard avant l'arrivée, il y a trois autres textes qui précédent. Disons que c'est du réel romancé.

    Epamin' oui tou a vou y m'a pris dans son giron de suite le Giuseppe !

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  7. mon dieu... et tu vas devoir tuer qui ?!

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  8. THK > Suburbains ? fais gaffe aux sous-sols sombres quand même. :)

    Gaël > oui, je me suis dit la même chose à l'époque. Faut que je sois cool avec sa fille sinon il va me mettre un contrat sur la tête. :)

    et merci à Fanchon pour sa vidéo postée sur facebook qui illustre bien le billet : extrait du très bon film la famiglia avec un Philippe Noiret excellentissime !

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  9. Moi quand on me parle en italien, je perds toute objectivité.

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  10. Alors, j'ai de la lecture à rattraper, tant mieux, mais j'ai αяf à tous les étages aujourd'hui: j'ai commencé le Roman d'Arnaud dans sa version condensée. Suivre sur Facebook est au-dessus de mes forces…

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  11. C'est encore moi: voilà, je connais tout depuis le début, et je ne regrette pas la mise à jour. Merveilleuse histoire, j'ai soif de la suite maintenant!

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  12. Anna > Tu sais quoi ? moi aussi. J'en ai perdu la tête !

    Le coucou > Ravi que ça te plaise. Mais le roman d'Arnaud n'est pas que du n'arf, c'est un "œuvre" collective à laquelle je suis vraiment fier de participer.

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  13. Je viens de tout lire à l'enfer, euh à l'envers, jusqu'au début. L'ambiance Parrain est plantée. La Bellissima. Le jeune Rastignac aux mains encore moites. Que va-t-il se passer maintenant avec ce mélange de personnages ? Si tu voulais donner envie de savoir la suite, c'est réussi.

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  14. Je connais ces histoires que tu m'as raconté de vive voix. L'ambiance et ton malaise sont très bien rendus. A l'écrit, on imagine déjà le scénario d'un film...
    Merci pour le lien...

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  15. Retrouver cette saga familiale et sourire...
    Tu y as encore tes entrées dans cette cuisine...?
    Aller, la suite...!!!!
    Fidji

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  16. Heu... dis-moi, tu n'as quand même pas épousé le père ?!?!

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  17. Le gibi > Merci ! la suite et fin (pour l'instant) dans quelques minutes. :)

    Elle > Le lien sous belle était évident non ? (quel charmeur ce n'arf !)

    Fidji > Je suis toujours très très bien accueilli.

    Cat > Presque. Il a fallu composer avec pendant 15 ans mais je ne m'en plains plus.

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  18. Je le relis. Superbe comme la premère fois.

    SNAKE

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  19. Idem, pour la série :)))

    SNAKE

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