Le mini-barbu

image Il est vingt heures trente. Comme tous les soirs, maman s’active dans la cuisine. Papa somnole devant la télévision. Je suis entre les deux. C’est à dire dans le couloir en compagnie de mon neveu. Bastien est certes mon neveu mais je ne fais pas oncle du tout. Seulement trois petites années nous séparent si bien que beaucoup nous prennent pour des cousins. Maman a du croiser par hasard Papa dans ce même couloir huit ans auparavant et ainsi donner naissance à un beau bébé imprévu. J’apprendrai plus tard qu’on appelle cela un accident ou plus vulgairement une perforation de capote.

Bref, nous sommes le 24 décembre et nous voilà joyeux enfants à se réjouir de l’arrivée prochaine du papa Noël. Il fait froid dans ce grand couloir. Le sol carrelé de noir et de blanc est glacial. Déjà demi-heure que nous traînaillons à plat ventre sous le majestueux sapin vert. Avec comme seules protections nos pyjamas rayés, nous lézardons entre les carreaux de faïences à la recherche d’un indice. Il est convenu que la cheminée flamboyant de mille feux, le vieux à la barbe blanche ne peut passer par son conduit. Nous avons également écarté le grenier. L’accès est beaucoup trop étroit pour l’embonpoint du bonhomme. Les volets sont fermés, la porte d’entrée verrouillée. Mais par où va-t-il passer ?

Une seule possibilité : le sol. Bastien m’explique. Sa théorie est précise et étayée. Le père Noël n’est pas ce grand gaillard corpulent et solide comme la croyance nous l’impose. Au supermarché, c’est bien connu, ce sont tous des faux, des acteurs m’explique-t-il. J'accepte volontiers cette thèse car j’ai déjà repéré deux pères Noël dans la galerie marchande du « Mammouth ». En fait, il est tout petit, renchérit Bastien. C’est un lilliputien. Comme les nains de blanche-neige ? Encore plus petit ! Il est minuscule ! Mon neveu appuie ses doigts sur le sol, l’index et le pouce serrés mimant la petitesse du barbu. La démonstration de mon petit gars de cinq ans s’emballe. Les explications deviennent abracadabrantesques. Ainsi diminué, le père Noël surgirait de la terre et non du ciel. Point de rennes, ni de traîneau, pas plus que de clochettes. A minuit précise, tel une taupe, il pousserait la terre de ses deux petits poings, se glisserait entre les jointures du carrelage pour pointer son nez pile poil sous le sapin. Par la force de l’arbre solennel, une puissance fantastique le ferait grandir instantanément dévoilant dans le même temps sa hotte remplie de cadeau.

Maman sort de la cuisine. Toujours étendus sur le sol, les coudes plantés soutenant nos têtes pensives, nous scrutons les rainures entre les carreaux. Ce n’est pas possible. J’interpelle ma mère et lui déroule l’histoire de Bastien. La petitesse de ce personnage si fantasmé me remplit de désarroi. Je ne peux pas croire. Maman sourit puis ordonne de nous lever. Nous regagnons sagement nos chambres. Sans dire un mot et d’un clin d’œil complice, Bastien et moi décidons de veiller toute la nuit à l’affût de la transformation du père Noël. Nos portes respectives entrebaîllées, nous patientons.

A suivre.