Une histoire cocasse

[ Du rêve à la réalité ] Tous semblent m’avoir oublié. Je me sens étranger à toute cette agitation. Mon cauchemar s’insinue encore entre mes neurones engourdis. Mon mètre quarante ne me permet pas de suivre les conversations. Je ne perçois qu’un brouhaha qui me survole, entrecoupé de léchages de babines avides et d'évanescentes déglutitions de vin. Je m’ennuie et l’assemblée s’en moque.

Bastien nous rejoint brandissant son cadeau comme un trophée. Sa joie tranche avec la mélancolie qui m’étreint. Petit diable bondissant, il se faufile entre les jambes des convives et déverse son allégresse à grands renforts de cris stridents. Ma sœur l’accueille dans ses bras pour partager son bonheur de recevoir. Le cadeau déjà déballé s’étale sous ses yeux faussement éberlués. Quel emportement pour un vulgaire teddy-bear ! Cette mise en scène théâtrale m’interpelle. Elle en fait trop et ça se voit.

Quelques baisers parcimonieux plus tard, Bastien retombe des bras de ma sœur. Il déambule encore un instant agitant sa bête poilue à la taille des adultes hautains. Chacun lui décroche un sourire contraint. Ne semblant pas percevoir le simulacre, il finit par s’asseoir à mes côtés sur le grand canapé. La peluche ventrue – superbe offrande d’un mini-barbu invisible – est désormais pressée sur son petit corps.

Alangui sur la tête de l’ours, Bastien recherche la lueur de Noël dans mon regard éteint. Je le sens prés de moi, interrogatif sur cette apathie incongrue. Pour lui et seulement pour lui, je me redresse et remonte à l’étage pour découvrir dans le paquet jaune le cadeau du mini-barbu. Dans l’escalier, l’angoisse de mes chimères nocturnes me rattrape. Les questions qui me taraudent depuis la veille au soir repassent dans ma tête. Qui est cet homme, ce mini-être censé surgir du sol et qu’on ne voit jamais ? Pourquoi personne ne prête attention à ce personnage fantasmagorique ? Pourquoi ai-je la sensation d’être comme lui, un personnage invisible pris au piège d’une terre inconnue ?

Arrivé sur le palier, je suis à nouveau seul dans ce grand couloir jonché de noir et de blanc. Une crainte inexplicable s’empare de moi. Mes yeux se brouillent. Le sapin lumineux devient flou. Ma tête tourne. Des sueurs froides viennent cristalliser mes jambes tandis que mes tempes gorgées de sang tambourinent d’effroi. J’avance péniblement pour me saisir de mon cadeau emprisonné dans son papier enrubanné d’or. Le noir, le blanc, le noir. Plus rien. Plus aucun cadeau au pied de l’arbre.

Le nez au sol, je viens de m’écrouler. Mon visage sur les carreaux froids, mes yeux sur les rainures qui les séparent, un trou béant ouvre le passage du mini-barbu. Tout au fond, un petit être nu relié à un cordon de chair. Des yeux globuleux, une peau fine et translucide, son corps frêle baigne dans une solution aqueuse agitée. Il se débat, tourne et retourne sur lui-même comme pour s’extraire de sa bulle carcérale. Je n’entends aucun bruit mais sa bouche entrouverte semble crier le désespoir. C’est certain, ce sont bien des hurlements à la vie, sourds, inaudibles, vains.

Je me retourne brusquement. Allongé sur le dos, je respire profondément et m’extirpe de cette torpeur. Mon malaise n’aura duré que quelques secondes. En bas, dans le salon, les rires fusent. J’entends ma mère déclamer une histoire. Une anecdote pour elle. Un évènement pour moi. Ces mots résonnent en moi comme une explication à mes nébuleuses. Je n’étais pas encore là. J’étais en elle, prisonnier de sa terre nourricière et, lorsqu’elle montait sur la table de la cuisine, j’étais encore en paix dans son cocon protecteur comme un cadeau pas encore déballé. Ce n’est que lorsqu’elle sautait à pieds joints de la table pour choquer le sol que la tempête faisait rage. L’assemblée redouble d’hilarité. Maman voulait écourter une grossesse non-désirée. L'histoire est cocasse. Une gestation qui finit par me mettre au monde. J’aurais pu comme le mini-barbu ne jamais percer la terre, ne jamais voir le jour et rester ainsi un personnage invisible dont tout le monde parle sans jamais l’avoir vu. Un trou béant au pied d’un sapin.

  • 28.12.09

Du rêve à la réalité

image [ la veillée ] Mon rêve est étrange. Je me confonds avec le mini-barbu. Je suis chahuté et ballotté de toutes parts dans une curieuse cavité sombre. Je tente de percer. J’essaye de m’extraire, d’émerger de ce cauchemar. Comme l’histoire de Bastien, je suis tout petit. Liliputien. Comme dans son récit, je pousse avec vigueur une terre pourtant meuble. Mais en vain. Je m’époumone silencieux et manque cruellement d’air. Paradoxe, quand le roulis cesse de me donner des hauts le cœur, l’endroit est doux, chaud et accueillant. Il y règne une température idéale. Ce cocon, solution pourtant fangeuse, m’emplit de sérénité. Prisonnier mais à l’abri, je me complais à barboter. Pourtant, je le sais, il faut que je sorte. Sortir et grandir reste inéluctable.

La voix grave et forte de mon père me réveille en sursaut et m’extirpe avec douleur de ce songe troublant. Dans mes draps froissés, encore enveloppé dans ma nuit agitée, je suis en nage et ne distincte pas encore la réalité du rêve. La maison est désormais parée de tous ses invités. Les hautes paroles mêlées résonnent dans le salon comme un rappel à la vie. Aujourd’hui c’est Noël et tout ce beau monde se le souhaite bon et joyeux à grands renforts de phrases convenus. Je me lève péniblement encore sur l’emprise de cette captivité étouffante. Les yeux voilés et les cheveux ébouriffés, je sors de ma torpeur par le grand couloir.

Au bout, le sapin. A son pied, une myriade de cadeaux a été déposée. Par qui, comment ? Sur le carrelage, comme je m’y attendais, aucune trace de percée du mini-barbu. Le sol est propre. Les carreaux sont toujours alignés. Noir, blanc, Noir, blanc. Une parfaite symétrie. Le mystère demeure entier. Je soulève quelques paquets. Le grand rouge avec les étoiles d’or puis le petit bleu décoré d’une dizaine de mini-barbus stéréotypés. Sur le troisième, un jaune de taille moyenne avec un ruban argenté, mon prénom est inscrit au feutre bleu. Je souris et le repose soigneusement prés de l’arbre majestueux.

Je reste un instant immobile devant ce parterre de présents. Bastien déboule comme une furie et se glisse sous le sapin. Il fait sauter un à un tous les cadeaux à la recherche des étiquettes portant son prénom. Surexcité, il accompagne ses découvertes d’onomatopées trop bruyantes pour moi. Encore englué dans mes nuées matinales, je préfère descendre au salon rejoindre ma famille endimanchée pour l’occasion. Tous se tiennent autour de la grande table de fête où sont rassemblés tous les mets de circonstance. Le foie gras côtoie les huîtres fraîchement ouvertes tandis que le vin blanc et son homologue rouge passent de mains en mains pour faire descendre les bouchées gargantuesques de nos invités. L’assemblée m’accueille avec grand bruit. Mon oncle, ma tante, mon père, ma mère et ma sœur pris dans une allégresse convenue, m’interpellent tour à tour. « Et bien, il est midi ! Il était temps que tu lèves ! ». Et les rires éclatent, les minauderies stupides s’étalent.

Je m’assois sur le canapé. Le regard vacant, je reste circonspect devant ce spectacle déroutant. Les discussions d’adultes reprennent. Je n’y comprends rien. Autour de moi, Le ballet incessant des verres me donne le vertige. Les plateaux de toasts me survolent. L’odeur du saumon mêlée à celle aigre du vin qui se répand dans leurs gosiers me donne envie de vomir. Tous semblent déjà m’avoir oublié.

A suivre.

  • 19.12.09

La veillée

image [ le mini-barbu ] Je suis le benjamin de la famille. Dix-sept ans me séparent de ma sœur aînée et quatorze de ma sœur cadette. Je suis donc le dernier de la fratrie à croire encore au père Noël. Charmant mensonge qui parcourt les siècles et que tout parent s’astreint à maintenir le plus tard possible, même pour les enfants comme moi survenus trop tard et par erreur.

Maman a rejoint papa dans le salon. Elle le réveille sans ménagement. Je l’entends grogner depuis l’embrasure de ma porte. Je me tiens accroupi, les mains au sol et les yeux emplis de sommeil. Malgré la fatigue qui m’étreint, je surveille. Par chance, ma chambre donne directement sur le grand couloir au fond duquel trône le sapin. C’est là que le mini-barbu va jaillir de la terre pour que la métamorphose magistrale s’opère.

La maison s’endort. Posté dans la chambre d’à côté et après m’avoir soutenu dans cette aventure par quelques chuchotements excités, Bastien semble s’être endormi derrière sa porte. Déjà deux heures que je fixe les guirlandes clignotantes, seules lumières persistantes dans le sombre couloir. Les petites lampes scintillent dans une cadence parfaite et éclairent les trois premières rangées de carreaux noirs et blancs. Je suis aux premières loges pour le spectacle. Maintenant allongé, ma tête repose sur le sol dur et les ronflements de papa à l’étage me bercent lentement. Les illuminations du beau sapin se brouillent, s’estompent et finissent par disparaître. Je m’endors.

Un grand fracas me fait sursauter. La lumière du couloir se répand sur le seuil de ma chambre dans une couleur blanchâtre aveuglante. Il fait déjà jour. J’ouvre péniblement les yeux tandis que ma mère pousse brutalement la porte de ma chambre qui vient heurter mes genoux repliés. Elle me découvre avec stupeur, me prend par le bras et me remet dans mon lit. Tout est allé très vite. Je n’ai pas eu le temps de jeter un œil vers le sapin. Les bruits continuent. Le ballet monotone et ordinaire du matin.

J’entends les pas lourds de papa dans l’escalier, la machine à café qui siffle puis le tintement des petites cuillères dans les tasses. Impossible de me rendormir sans savoir. Il faut que je voie si le pied du sapin s’est garni de cadeaux. Et surtout si le sol garde des stigmates de la percée du mini-barbu. Maman va et vient dans le couloir, s’affaire sûrement aux préparatifs du repas de midi. Je ne peux plus me glisser hors de mon lit pour lorgner à la porte. A coup sûr, elle m’entendrait et me flanquerait une correction.

Je ferme les yeux et j’imagine. Peut-être Papa va-t-il, après son petit-déjeuner, combler le trou béant laissé par le père Noël. Il sera alors trop tard pour vérifier les dires de Bastien. Je me trouverai une fois de plus sans explication plausible. J’aurais beau posé la question, je n’obtiendrai aucune réponse tangible, comme d’habitude. Je me ravise. Mon neveu m’a expliqué. Il est minuscule, c’est un lilliputien. La trouée doit être imperceptible à l’œil nu. Malgré mes cogitations, je finis par me rendormir et me mets à rêver.

Tout petit, microscopique. Une percée, une déchirure, un éclat qui surgit. Puis, je grandis. Trop vite. Personne ne me voit. Un accident, une perforation. Je suis tout petit et je perce. Est-ce que j’existe ?

A suivre.

  • 14.12.09

Le mini-barbu

image Il est vingt heures trente. Comme tous les soirs, maman s’active dans la cuisine. Papa somnole devant la télévision. Je suis entre les deux. C’est à dire dans le couloir en compagnie de mon neveu. Bastien est certes mon neveu mais je ne fais pas oncle du tout. Seulement trois petites années nous séparent si bien que beaucoup nous prennent pour des cousins. Maman a du croiser par hasard Papa dans ce même couloir huit ans auparavant et ainsi donner naissance à un beau bébé imprévu. J’apprendrai plus tard qu’on appelle cela un accident ou plus vulgairement une perforation de capote.

Bref, nous sommes le 24 décembre et nous voilà joyeux enfants à se réjouir de l’arrivée prochaine du papa Noël. Il fait froid dans ce grand couloir. Le sol carrelé de noir et de blanc est glacial. Déjà demi-heure que nous traînaillons à plat ventre sous le majestueux sapin vert. Avec comme seules protections nos pyjamas rayés, nous lézardons entre les carreaux de faïences à la recherche d’un indice. Il est convenu que la cheminée flamboyant de mille feux, le vieux à la barbe blanche ne peut passer par son conduit. Nous avons également écarté le grenier. L’accès est beaucoup trop étroit pour l’embonpoint du bonhomme. Les volets sont fermés, la porte d’entrée verrouillée. Mais par où va-t-il passer ?

Une seule possibilité : le sol. Bastien m’explique. Sa théorie est précise et étayée. Le père Noël n’est pas ce grand gaillard corpulent et solide comme la croyance nous l’impose. Au supermarché, c’est bien connu, ce sont tous des faux, des acteurs m’explique-t-il. J'accepte volontiers cette thèse car j’ai déjà repéré deux pères Noël dans la galerie marchande du « Mammouth ». En fait, il est tout petit, renchérit Bastien. C’est un lilliputien. Comme les nains de blanche-neige ? Encore plus petit ! Il est minuscule ! Mon neveu appuie ses doigts sur le sol, l’index et le pouce serrés mimant la petitesse du barbu. La démonstration de mon petit gars de cinq ans s’emballe. Les explications deviennent abracadabrantesques. Ainsi diminué, le père Noël surgirait de la terre et non du ciel. Point de rennes, ni de traîneau, pas plus que de clochettes. A minuit précise, tel une taupe, il pousserait la terre de ses deux petits poings, se glisserait entre les jointures du carrelage pour pointer son nez pile poil sous le sapin. Par la force de l’arbre solennel, une puissance fantastique le ferait grandir instantanément dévoilant dans le même temps sa hotte remplie de cadeau.

Maman sort de la cuisine. Toujours étendus sur le sol, les coudes plantés soutenant nos têtes pensives, nous scrutons les rainures entre les carreaux. Ce n’est pas possible. J’interpelle ma mère et lui déroule l’histoire de Bastien. La petitesse de ce personnage si fantasmé me remplit de désarroi. Je ne peux pas croire. Maman sourit puis ordonne de nous lever. Nous regagnons sagement nos chambres. Sans dire un mot et d’un clin d’œil complice, Bastien et moi décidons de veiller toute la nuit à l’affût de la transformation du père Noël. Nos portes respectives entrebaîllées, nous patientons.

A suivre.

  • 12.12.09