Un espace l'attend #VasesCommunicants

Me voilà assise, au milieu d'inconnus. L'espace s'ouvre sans point de repères. Je remarque une place qui vient de se libérer dans la rangée de fauteuils, tous semblables, alignés perpendiculairement à la fenêtre, dans la lumière diffuse d'un jour gris. Elle rentre à flots et les yeux fatigués s'abritent des lunettes de soleil. L'homme s'éloigne. Je la saisis au vol, et j'anticipe le délassement du corps, transitoire mais précieux. Mon sac glisse de mon épaule, à terre, je m'installe dans une parenthèse immobile qui annonce l'attente diluée.

Certains lisent, d'autres demeurent résolument silencieux, certains passent d'un pas nonchalant. Par petits groupes qui se détachent, se recomposent, s'égrènent le long de l'allée. Deux hommes d'affaires. Une famille dont l'enfant dort dans sa poussette, provisoirement. Un couple amoureux et enlacé.

Les minutes se détachent, tombent dans le néant.

Un enfant court, revient près de sa mère, essaie quelques jeux désinvoltes, ne s'y arrête pas. Ses mains à elle l'accueillent, et le laissent repartir.

Dans l'allée, s'écoule un flot incessant et calme d'inconnus. Dans lesquels je me sais aussi inconnue, pour moi seule point fixe de mon espace. Je indexical semblable à tous les autres.

Je tente sans y croire de sortir un livre, d'y accrocher mon esprit. Il se pourrait qu'il y ait quelques lignes pour retenir, mes yeux, ma rêverie, mes pensées. Quelqu'un pourrait parler à ma place et mettre fin, pour un moment, au flux des mots qui se détachent de mon esprit, parviennent à ma conscience, m'empêchent de dormir. Pourquoi l'attente remplit-elle ainsi le temps, et referme tout autre possible ?

Je repasse mentalement le contenu de mon sac — ouvre une poche, vérifie une énième fois que je n'ai rien oublié, gestes répétés plusieurs fois, j'envisage un instant de les recommencer, petite conjuration, oublie la vérification en cours, regarde ce groupe qui semble hésitant et soudé, abandonne le rituel minuscule, observe sans intérêt particulier — seulement, il passe en faisant un peu plus de bruit que nous, qui restons assis, silencieux presque, et attire les regards.

La voix distanciée et calme, presque traînante, égrène dans l'espace des annonces dans plusieurs langues, certaines inconnues dans lesquelles je tente de saisir quelques mots, d'autres qui me sont plus compréhensibles mais les phrases ne me concernent pas. Et retombent au loin vers d'autres voyageurs, qui concluent et se lèvent.

Assis en face moi, en quinquonce, un homme un peu las, aux cheveux blancs, baisse la tête ; il referme une courbe vers l'étui de son violon, l'effleure de la main. Je remarque que, même quand il ne le regarde plus, il conserve du bout des doigts un contact lointain et léger avec lui. Comme si ce geste seul l'empêchait de sentir la solitude du voyage. J'imagine comme dans un halo autour de lui l'inquiétude tendre du bois précieux, les heures passées avec lui, les heures à venir, les concerts vers lesquels il s'envole, la vibration des cordes sous l'archet, les gestes répétés, néanmoins uniques.

Par la baie vitrée ouverte sur le ciel, à intervalles réguliers, d'immenses avions s'arrachent au sol et partent au loin.

Ce billet a été rédigé par Isabelle Butterlin que je reçois aujourd’hui dans le cadre des vases communicants. Vous pouvez suivre ce chemin pour aller lire mon billet publié chez elle.

Voici la liste des autres participants à ces vases communicants de mars :

Mariane Jaeglé et Gilles Bertin
Eric Dubois et Patricia Laranco
lignes électriques et chroniques d'une avatar
Luc Lamy et Anna de Sandre
futiles et graves et Kill that Marquise
Christine Jeanney et Arnaud Maïsetti
Michel Brosseau et Juliette Mezenc
Frédérique Martin et Denis Sigur
Pierre Ménard et Anne Savelli
Juliette Zara et Kouki Rossi
Nathanaël Gobenceaux et Jean Prod'hom
Florence Noël et Lambert Savigneux
Hublots et Petite racine
Pendant le week-end et quelque(s) chose(s)
François Bon et commettre
Scriptopolis et Kill Me Sarah
RV.Jeanney et Paumée
Anita Navarrete Berbel et Anna Angeles