Je ne saurais voir

image Il est 9h30. Je suis quelque peu stressé ce matin. Je dois intervenir auprès des managers commerciaux pour leur exposer procédures et autres règles de gestion à adopter pour que nous puissions travailler ensemble dans les meilleures conditions. Je peaufine ma présentation « pauvre point » (Powerpoint pour les non-initiés) et je regarde, sceptique, par la fenêtre en doutant de l’intérêt de celle-ci. Je me ravise très vite en me disant qu’il n’est pas temps à faire de l’existentialisme de pacotille. Il faut que je sois convaincant, enthousiaste, professionnel et « corporate ».

J’insère ma clé USB, copie le document et me dirige prestement vers la salle de réunion. Là, m’attend la troupe complète affairée autour de la table du petit-déjeuner. Cafés, jus d’oranges, viennoiseries d’usage sont présentés, avec un goût improbable, sur une nappe blanche ornée d’une orchidée jaune. Je salue l’assemblée d’un geste papal. N’allez pas penser que je suis un goujat mais nos managers étant exclusivement des manageuses, vingt fois trois bises à 10h00 du matin s’est beaucoup trop pour moi, sauvage des Carpates !

Après quelques bavardages de circonstances sur le temps et sur le dernier éliminé de Koh Lanta, tout ce beau monde s’installe autour des tables positionnées en demi-cercle. Notre vénéré et honorable directeur commercial, coq dans sa basse-cour, prend la parole, présente les petites nouvelles et distille ses bons mots motivants dont il garde jalousement le secret de fabrication. L’ambiance est tendue comme à l’accoutumée et chacune d’elle, vamp exacerbée, s’attache à trouver l’anecdote qui va détendre l’atmosphère. Pendant ce temps, je règle le rétro-projecteur connecté au macbook de notre orateur. L’introduction terminée, la parole m’est donnée.

Tandis que j’endosse progressivement mon habit de gestionnaire dynamique et volubile, je scrute les regards enjôleurs qui parcourent mon corps de la tête au pied. Je sais bien, depuis le temps que je travaille dans des entreprises commerciales, la part de la séduction induite dans nos rapports professionnels ; mais lorsque j’y suis confronté de face comme aujourd’hui, je suis toujours sidéré par l’érotisation rapide des comportements. Solide comme un iceberg prêt à fondre, je débute ma présentation fastidieuse et déroule les « slides » avec dextérité. Mon intervention doit durer maximum une heure et nous avons déjà pris une demi-heure de retard. Je poursuis tout en pestant contre la montre qui va au moins tourner jusqu’à midi avant que je ne sois délivré de la basse-cour.

Le temps s’égrène et sous les tables, les jeux de jambes se font de plus en plus ostensibles. Ma présentation, de toute évidence, n’intéresse personne si ce n’est notre directeur commercial qui m’interrompt largement pour répéter « made in cadres » les mêmes choses que moi. Malgré mon self control légendaire, mes yeux se portent soudain sur un décolleté plongeant qui aurait pu passer inaperçu s’il n’avait pas été déposé généreusement sur la table. Un sourire m’échappe, m’écarte de mes paroles et étonnamment, capte l’assemblée. Ce rictus se propage rapidement et amène l’ensemble des regards à se porter sur les atouts mammaires de notre comparse. Les diapos se mélangent, le notebook ronronne et chauffe, les esprits aussi. Le ballet des longilignes jambes s’accélèrent, le pouls de notre patron également.

Mon professionnalisme jusqu’alors sans faille est maintenant quelque peu ébranlé. Afin de recouvrer ma prestance, je crois bon d’ironiser sur la stupéfiante découverte. Grand mal me fasse, tout le monde me suit et part dans des iconographies des plus graveleuses. « Au secours ! le poulailler s’enflamme ! ». Les détails de l’anatomie débordante de ces dames sont dévoilés ; chacune divulguant les surnoms de leurs attributs à l’assemblée médusée. La franche rigolade bat son plein et le coq, malgré sa gêne non feinte, semble prendre plaisir à satisfaire ce besoin de défoulement sexué. A ce moment là, tout part à vau-l’eau. Les rires fusent. Les interactions sont vives et l’ambiance à milles lieux des conventions de l’entreprise.

« Mademoiselle, cachez ces seins que je ne saurais voir ! ». La poitrine enfin remontée à des altitudes moins visibles, le calme revient peu à peu grâce à l‘intervention athlétique du « maître de cérémonie ». Les œillades coquines s’estompent, les sourires se figent et mon intervention se termine tant bien que mal.

Je repars avec dans l’esprit ces échanges que je ne peux détacher de leur contexte. La tension du résultat, la pression de la hiérarchie, le couperet du chiffre d’affaires mensuel sont autant de points qui amènent notre force commerciale à dériver vers ces sujets hormonaux. L’appétence de l’autre par sa plastique, son charme, sa sensualité reste le meilleur sas de décompression. Et dans ces instants oppressants, cette frivolité me rassure, m’anime, me stimule, et conforte mes pensées et ma foi en l’homo erectus.

Texte publié initialement sur le blog ligne de vie dans le cadre des vases communicants.