Un verre de grenadine

image Lorsque survenait l’heure du crépuscule, je savais où trouver mon paternel. Le tout était de bien identifier le jour de la semaine. Lundi, mardi, c’était le jaune. Mercredi, jeudi, c’était l’orange et vendredi, samedi c’était le rouge. Le dimanche était particulier car toute la journée ou presque étant dévouée à la détente bien méritée, il pouvait donc se trouver indéfiniment dans le jaune, l’orange ou le rouge. Après quelques années, j’ai pu rapprocher sa position à l’évènement du dimanche midi : jour du PMU. Je ne pouvais le trouver que dans le jaune, le seul estaminet à proposer les paris équestres. Le reste de la journée dominicale, sa position demeurait variable, le café du Vernazobre, l’orange ou le bar du balcon, le rouge. J'hésitais, tâtonnais, me trompais mais finissais toujours par le trouver.

Au fond du bistrot, une fesse sur un tabouret et le coude bien scellé sur le comptoir, mon petit bonhomme trapu de papa jacassait, beuglait, plaisantait avec ses amis tout en savourant suivant l’heure un pastis Ricard bien dosé ou un bock de bière. Je me suis toujours demandé pour quelle raison il buvait la bière dans un si petit récipient. Au regard de la quantité qu’il ingurgitait à chaque visite, il aurait été plus simple et certainement moins coûteux de commander son breuvage de prédilection en demi (qui ne fait en définitive que 33cl) voire en grande chope. Bref, pour mon père c’était le bock de Kronenbourg et pour moi, c’était la grenadine de Teisseire.

« Et, Jo, tu mettras une grenadine en plus pour le petit, avec une paille ! ». Mais pourquoi me commandait-il toujours ce sirop au fruit étrange ? Du haut de ma dizaine d’années, j’aurais préféré un Ricqlès, un soda aux extraits de menthe. Cette petite bouteille à l’étiquette esthétique faisait à ce moment là très branché avec ses micro-bulles transparentes qui remontaient à la surface une fois la boisson versée dans son verre. A la rigueur, j’aurais accepté un tang orange ou citron, le bon jus de fruits lyophilisé également très prisé des ados. Et bien non, je n’avais pas mon mot à dire. Pour le petit, c’était grenadine, la boisson dévolue à tout enfant qui, sorti du cadre familial, doit rester à sa place d’enfant en buvant une boisson d’enfant. Et depuis toujours, la boisson d’enfant, c’est la grenadine. Il dut y avoir sans que je m’en rende compte une mercatique bien ancienne qui installa ce sirop dans cette sorte de légende urbaine. La grenadine, le sirop pour les gredines oui ! Puis, franchement, il n’y qu’à regarder deux secondes une grenade, ce n’est pas vraiment le fruit qui fait rêver une génération naissante ! Je ne comprenais pas et n’ai toujours admis cet acharnement à me faire boire ce verre impersonnel de grenadine avec sa paille grotesque !

Un dimanche après son tiercé invariable - le 4-5-15 ma date d’anniversaire jouée tous les dimanches depuis ma venue au monde - papa interpella une nouvelle fois le serveur pour me commander la boisson rouge maligne. Je me dressai alors entre lui et le comptoir et refusai sèchement l’offrande du paternel. Moi-même surpris par cette audace, j’attendais la réaction avec angoisse. Il but d’un trait son bock, en commanda un second sans me regarder et sans mot dire. Il se retourna ensuite vers moi, sembla acquiescer d’un hochement de tête et d’un clin d’œil complice vers le taulier, il ajouta en souriant: « Et le même pour le grand ! ». C’est ce jour là où j’ai arrêté la grenadine enfantine pour le bock du mâle.

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16 commentaires:

  1. ce texte est délicieux... la bière comme rituel de passage...
    et puis ce chatoiement de couleurs :)

    ps : moi j'en suis encore à la grenadine avec mes enfants : c'est eux qui réclament la boisson synonyme de sortie spéciale avec maman ;) (bon, c'est vrai ils n'ont que 3 et 5 ans... lol)

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  2. Beuh, moi ma mère savait que je n'aimais pas la grenadine et c'était "un Pepsi"... Avec une paille... et je faisais srugchhhh srugchhhhh dans le fond de la bouteille.... (ça elle n'aimait pas)! :)

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  3. Mu > Et voilà, une de plus qui plie à la tradition de la grenadine ! Vite, vite passez les à la bière tant qu'il est encore temps ! :)

    Colombine > Oui mais ta mère a toujours été hors convention. Du pepsi ! Cette boisson américaine qui dissout les intestins, il n'en était pas question ! :)

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  4. Passer directement de la grenadine à la biere c'est en principe, oter la transition du monaco.
    Oui....il est tard, Mr Arf !
    Bonne nuit. JF

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  5. Blue Jam > Oui, hein. bien meilleur que le Tropico ! :)

    JF > ah oui, joli! j'en avais oublié le fameux monaco, tout comme le panaché, la transition vers la boisson d'homme ! :)

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  6. Petit ∂Rƒ s'affirme avec une "roteuse" ! Et bien...
    Est-ce qu'après avoir bu ce breuvage les poils ont poussés ?

    P.S. Moi qui me délecte avec plaisir de ce fruit plein de graine, je tenait à préciser qu'il n'y a pas l'ombre d'une graine de grenade dans le sirop de grenadine. Parole d'infirmière d'entreprise chez Teisseire pendant 6 mois. Il n'y a qu'un savant mélange de fraise, framboise et autre rougeurs délicieuses.

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  7. voui Cat plein de poils autour du n'arf maintenant, même qu'on dirait chewbacca ! :)

    Comment ça pas de grenade dans la grenadine ? ben ça alors, on m'aurait menti pendant toutes ces années à l'insu de mon plein gré. fichtre ! :)

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  8. Mr Arf, gardez vos rêves en vous disant qu'elle en a au moins la couleur.
    Important la couleur des rêves.

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  9. Voilà un sujet qui trouvera un jour sa place dans mes esperluettes... Joli billet, comme toujours ici!

    Pour répondre à "Cateisseire", je dirai que la grenadine est l'un des breuvages qui laisse la plus belle moustache au-dessus de la bouche des enfants et ce, sans aucun poil...

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  10. haaaaaaaaaa le ricqlès :))
    ça vous oxygénait de la tête aux pieds
    ça existe encore ?

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  11. J'ai travaillé dans un bar, quelques sombres heures de trop, et c'est un fait...la grenadine est institutionnelle.

    Le papa, engoncé dans sa veste , feignant de partir a chaque seconde, alors qu'il est là depuis une heure, commande toujours une grenadine pour l'enfant.

    Et au fond de moi, à chaque grenadine servie, avec un sourire pour le petit bouchon, en plus de la paille, j'avais ce reflux écœurant qui me remontait des tripes, et qui avait un gout de " mais que fait il là???"

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  12. Le tang nettoie très bien certains métaux et...l'estomac des ados.

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  13. JF > Oui, la couleur des rêves ! C'est très joli ce que vous écrivez là JF ! Je m'en vais garder cette couleur là. Un souvenir très agréable en somme. :)

    Epamin' > Oui un "& G comme grenadine" Grenadine qu'à coup sûr tu vas faire boire à tous tes petits-enfants. Je te vois déjà tenir la paille et essuyer d'une revers de main leur moustache rouge ! :)

    คภเl๏เรє > Non, je crois que Ricqlès a complétement disparu avalé par l'ogre coca-cola ! :)

    Mnee > Oui, avec le recul, ces enfants qui traînent dans les bars, c'est pas bien. En même temps, je ne changerai pas ces instants près de mon père pour rien au monde ! :)

    Snake? > Bon sang de bonsoir, tu pourrais pas t'identifier comme tout le monde ! :) Le tang était très bon pour la santé monsieur ! C'est le coca qui était corrosif ! Oui corrossif ! ^^ Même que des expériences très sérieuses menées sur de pauvres steacks hachés montraient un pauvre morceau de bovidé se dissoudre en moins de temps qu'il faut pour le dire. #intox?

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  14. Bon Dieu, comme c'est loin, la grenadine! Ce n'est pas la première fois qu'avec tes textes subtils tu fais remonter en moi par surprise des images, des moments enfouis sous des quintaux de vie. Maintenant que je les ai retrouvés, je les emporte vite… Merci!

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  15. Merci à toi Le coucou pour ta lecture fidèle ! Bonne nuit ! :)

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