Et voilà, elle est partie

image Je l’ai vue monter lentement sur le plateau du camion. Péniblement, l’épaviste l’a hissée avec un treuil couinant et faiblard. Elle était triste, sans tain. Comment pouvait-il en être autrement si proche de sa mise en bière ! Son beau gris métallisé avait depuis longtemps terni au soleil et viré au blafard sous les intempéries. Sa carrosserie robuste n’avait pas résisté à une conduite nerveuse, aux trajets animés et aux stationnements urbains aléatoires. Plusieurs chocs sur son avant, son arrière, ses côtés témoignent d’une vie agitée et les tâches de rouille sur ses flancs, telles des rides profondes, de sa fin inévitable. Alors elle m’a lâché ma voiture car elle était simplement trop vieille. Immobilisée dans un garage depuis deux mois, elle n’attendait que ses funérailles. Maintenant, elle est partie rejoindre ses cousines dans la grande cour des récusées, celles qui ont fait leur temps, que la société ne veut plus. Rebut de l’industrie automobile, elle va finir ses jours compactée par une machine diabolique, mangeuse de ferrailles et de plastiques élimés.

Je ne suis pas un amateur de voitures. D’ailleurs, je n’ai jamais vraiment aimé cette auto. Acquise il y a dix ans, elle correspond surtout à une tranche de vie extraordinaire. Ce monospace imposant à la gueule banale n’était pas le véhicule dont rêvent les petits garçons. Pataude, sans grand caractère, cette « bétaillère » était néanmoins parfaite pour tout bon père de famille qui se respecte. C’est bien pour cela que nous l’avons achetée, mon ex-femme et moi, par ce beau mois de mars de l’an deux-mille où nous apprenions avec stupeur que veillaient dans un ventre, encore si peu rebondi, nos deux enfants. Les jumeaux étaient en gestation. Notre véhicule du moment était de toute évidence trop exigu pour accueillir les nouveaux venus et notre aînée, le changement s’imposait.

Elle aura vécu dix ans. L’âge de mes enfants aujourd’hui. Et une foule de souvenirs est survenue lorsque je l’ai vu ainsi basculer sur son portique. Le treuil motorisé dans le fracas de sa chaîne rouillée a fait remonter pour un instant le cours du temps. J’ai revu quelques moments forts, heureux parfois pénibles ou troublants. Comme le remplissage du coffre pourtant spacieux qui explosait sous le volume d’un fatras incroyable ! A chaque déplacement, nous devions emporter le nécessaire vital à la tribu. Et ce nécessaire n’était pas menu : les trois lits-parapluies, la poussette jumelle, la poussette cane, plusieurs boîtes de lait lyophilisé, un pack d’eau minérale, des biberons éparpillés qui rouleraient bientôt jusqu’aux places avant, divers sacs avec couvertures et vêtements de rechange, la trousse à pharmacie, les couches en triple exemplaire des bébés. Et gare à ne pas oublier sur le bord de la route, les bébés eux-mêmes ! Une fois les trois bambins solidement harnachés à l’arrière, ils disposaient d’un large fauteuil pour chacun leur offrant l’aisance des rois. Au centre, ma grande fille princière veillait sur sa fratrie, en remontant la sucette de sa sœur agitée ou en mouchant le nez coulant de son frère souffreteux. Les jumeaux babillaient, éructaient, braillaient, rigolaient et ma femme vomissait avant qu’ils ne le fassent à force d’être constamment retournée vers eux, en sens inverse de la marche du véhicule. Et mon sourire nerveux quand l’ambiance dans l’habitacle ressemblait, sans que nous maîtrisions quoi que ce soit, à une pouponnière premier âge à l’heure de la tétée. Leurs cris, leurs excitations diverses m’exaspéraient autant qu’ils me ravissaient et nous mangions du bitume, tracions la route, écrivions déjà la leur.

C’est cette vision fugitive de leurs très jeunes années qui m’a surpris hier quand ma voiture, leur voiture, notre voiture est partie rejoindre sa dernière demeure. Je n’ai que faire de ce tas de ferrailles mais avec cette rupture, c’est la petite enfance de ma progéniture qui s’en va. Une page qui se tourne.

Texte publié initialement sur le blog de Murièle, L’oeil bande, dans le cadre des vases communicants du mois d’avril.

9 commentaires:

  1. Ah! celui-ci je l'ai déjà lu, donc je passe et je vais lire plus bas.

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  2. Quand je vois une voiture rouillée, je deviens un photographe fou

    SNAKE

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  3. Ton mon 2ème commentaire a disparu !!!! Snake

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  4. Y en a marre, cinq belles lignes !

    SNAKe

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  5. Ce qu'il y a de bien, c'est que dans quelques temps, tu pourras enfin t'offrir une voiture de petit garçon!
    Il est émouvant ce texte... En septembre, je me suis vue enlever ma vieille Clio, pleine de gitans,de vomis et de pipis de mon chat (entre autres), pleine de routes tordues, pleine de gens obliques, pleine d'histoires... Lorsque j'étais assistante sociale, tant de choses se sont dîtes et tues d'un endroit à un autre pendant que je conduisais ce véhicule puant et tant d'entretiens informels se sont tenus avec des personnes qui en bons "gens du voyage" déliaient leurs langues en chemin...
    Ils me montraient les choses d'un point de vue linéaire, ne laissant de place qu'à l'instant. C'est ce que j'ai appris d'eux en croisant toutes ces routes... Nous ne sommes jamais mieux ailleurs, qu'ici et maintenant...
    D'après ce que je comprends de loin, tu es à la croisée de ton propre chemin, tes enfants sont autant tes bagages que ton moteur pour le reste de l'éternité que tu construis déjà pour eux, ne serait-ce qu'avec tes mots en mémoire du souvenir.
    Tu regardes se mouvoir l'histoire qui s'immisce en ce qu'elle trouve... Une vieille voiture, un vieux canapé, l'alliance dans ce tiroir, celui que l'on n'oublie jamais de déménager.
    Parfois, je me dis... Si seulement au delà des rides, notre peau pouvait parler... Elle dirait... Elle dirait tous les chemins que l'on creuse ici et maintenant en sillons d'expériences et par lesquels nous ne faisons pourtant que légèrement passer...

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  6. Snake le photographe fou > Je commence à croire à une fronde anti-arfienne fomentée par ton ordinateur ! ;)

    Dési > Oui, ça y est ! J'ai acheté une voiture de petit garçon. Bleue, toute petite, juste la place quand même d'accueillir les jeunes ados que mes enfants sont devenus.
    Merci pour ce long commentaire perspicace. Je ne sais pas si je suis à la croisée de mon propre chemin. D'ailleurs, s'il est propre, s'il est unique, il ne devrait pas y avoir d'intersection. Évidemment, ça serait trop simple. J'aime bien ton idée de peau qui parle, c'est un peu ça que j'essaie de faire ici, laisser parler mes émotions enfouies à défaut de parler couramment le langage de l'épiderme vallonné. Je retiens l'alliance dans le tiroir, ça me donne une idée de billet :)

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  7. On en met des trucs dedans... On met des trucs et des machins... Mais à force d'en mettre, l'acier s'humanise et on voit partir des bouts de soi lorsqu'elles nous quittent. Paix à son arbre à came.

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  8. héhé, que son radiateur repose en paix. :)

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