Il marche

enmarcheIl marche dans la rue, foule la ville sinistre. Elle apparaît comme un immuable dédale. Un asphalte noir abîmé couvre de grandes allées bordées de platanes aux têtes maigres et dégarnis. Au bout de chaque artère grêle, dominent de longs et vieux immeubles cendrés au pied desquels, de leurs portes battantes rafistolées de ferrailles de quincaillerie, se dévoilent les accès violés par le temps. Aucune envie d’entrer, il marche, tourne raide sur les arêtes des carrefours. Linéaire, perpendiculaire, parallèle, autant de bifurcations, de ruptures vives qui contraignent la ville à la rigidité de l’ennui. Et le soleil pâle ne parvient pas à transpercer la brume opaque qui coiffe la cité.

Il marche, invariable flâneur à la recherche d’une lueur. A chaque angle, la même allée, les mêmes arbres, la même envie de tourner au prochain carrefour pour oublier le précédent virage. Et le gris permanent survole la ville. Le décor, l'atmosphère reste uniforme, tendue et froide. Alors il ferme les yeux, aveugle urbain, et le soleil grandissant sous ses paupières, il réinvente l’espace. L’immensité de la ville se réduit sous le vernis des portes des bâtiments qu’il repeint de couleurs rassurantes, de l’orange chaud protecteur au vert de la confiance. Les avenues se resserrent autour de bosquets généreux et d’une ellipse, il brosse les murs d’un apprêt bordeaux chaleureux puis en arrondit les angles pour adoucir la rue. Plus haut, il garnit les platanes de feuilles persistantes, têtes cheveux aux vents pour recouvrir son souffle. Il chemine et sous ses pas, couvre le bitume d’une terre ocre onctueuse. Cette terre sur laquelle désormais il peut enfin déposer des traces comme les preuves de son existence.

Sa vision de la ville ainsi redorée le conserve en vie, lui rend l’espérance. Maintenant, il marche les yeux fermés.

11 commentaires:

  1. Joliment déroulé - une fois qu'on a pensé à poser un cache sur l'illustration hypnotique, envahissante...

    Pourtant, il n'y a que les yeux grands ouverts qu'on parvient à aimer la ville, les nuances de son béton, les infinies variations de sa grisaille, les hommes et les femmes, pas lourd ou pas léger, qui la traversent et l'habitent, et l'habillent aussi, et tous les secrets merveilleux qu'elle n'a de cesse de vous dissimuler, la ville, sa grande histoire et puis ses millions de petites histoires, sa délirante humanité.

    Non, la ville n'est jamais sinistre. Seulement, parfois nos cœurs le sont.

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  2. la ville n'est que le reflet de l'Homme ...
    faut-il chercher plus loin ?

    'jour le n'arf

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  3. Le marcheur est un rouage de la ville. Certaines villes sont sinistres d'autres joyeuses.

    SNAKe

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  4. Reconstruir sa ville en la couvrant de nos pas créateurs.
    Une ville miroir de l'âme.
    Mais il y a tant d'âmes en ville !

    La terre ocre ... ça sent bon le midi ... con !

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  6. Heu je dépose le "e" là. Tu le remettras à sa place ?

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  7. Joli. La ville est-elle faite de pierres, et non d'hommes? Merci pour ce texte.

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  8. Dedalus > Et oui c'est bien la vision du marcheur qui est sinistre pas la ville elle-même. Merci.

    Mr M. > Et non, tu as tout dit ! :)

    Snake > Rural que je suis, j'ai de plus en plus de mal à la trouver joyeuse, mais bon, voir plus haut ma réponse à Dedalus.

    Encre > Oui, je préfère les petits chemins de traverse aux grandes allées de bitume. Le "e" s'est reconstruit, t'inquiète pas. :)

    Homer > Aussi, mais le marcheur apparemment ne les voit plus. Merci à toi.

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  9. Il marche, et malgré lui je me suis laissé prendre! Il y a des villes sinistres, je le crois. Mais ce sont celles où l'on débarque avec un bagage oppressant de souvenirs, de rancunes…

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  10. Je crois que ce qui rend la ville sinistre se sont les yeux du marcheur, et ses pas, où qu'il aille ne changeront rien à sa vision...
    Bonsoir arf !

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  11. Le coucou > et oui, ce marcheur a des choses à régler avec lui-même. La ville n'est qu'un prétexte.

    Cortisone > d'où l'importance du regard qu'on porte sur les choses, les gens. Bonjour Cortisone ! :)

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