La fête des écoles

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Oh le doux mois de juin pour tous les écoliers qui partent à vau-l’eau dans les couloirs de l’école ! De la pièce de théâtre à la remise des prix d’excellence en passant par les jeux de société admis dans la classe d’ordinaire si studieuse, les langues se délient et les esprits vagabondent. Arrivés à la moitié de ce mois sacrifié, pointent les vacances bien méritées et le rythme ralentit. Chaleur aidant, les cours s’effilochent en fin de programme ou révisions légères. La fatigue étreint les petites têtes et les grosses qui enseignent, si elles ne sont pas engluées dans la correction des examens, soufflent sur ce beau monde clairsemé. Déliquescence programmée, les jours s’alanguissent jusqu’au cérémonial perpétuel de la fête des écoles.

Elle revient à mon esprit par l’odeur du barbecue installé près du portail de l’entrée de l’établissement. Le fin fumet parcourt la cour en alléchant les babines et s’enfuit en ronde sous le préau transformé en banquet éphémère. Une population hybride s’y retrouve autour de boissons fraîches, pâtisseries, tartes salées et oreillettes grassement sucrées. Nos parents se mêlent aux professeurs qui eux même se frottent aux endimanchés élus municipaux, venus rendre ici leur devoir politique. Des mondes si étrangers qui s’échangent politesses déférentes et fadaises habituelles sur nos réussites extraordinaires ou nos échecs cuisants. Et nous enfants, à la fois heureux et troublés qu’ils foulent ainsi notre territoire, crions à hauteur de leur taille notre joie d’être délivrés du joug de l’oppresseur au savoir infini. Débarrassés de la règle et de la réserve qu’impose l’école de la république, nous fêtons notre libération.

Dés le crépuscule, l’orchestre monté sur une estrade de fortune près du terrain de sport lance le bal populaire. La musique aux basses saturées se répand, fait frémir les anciens et les baies vitrées de nos salles de cours. Les projecteurs balayent l’assemblée qui s’agite dans des pas de danse approximatifs puis inondent les murs gris de l’école, les colorient de rouge, vert ou jaune stroboscopiques. Il est temps de cracher tout cela dans une joie singulière, les gens se coagulent et se noient dans une foule compacte et mouvante. La cravate côtoie le short, le petit, le grand, le jeune, le vieux. Aux sons entêtants de la chenille, ils se séparent et les mains sur les hanches serpentent longuement entre les allées. Puis, fourbus, s’agglutinent à nouveau autour de la buvette pour étancher leur soif avec des canettes en fer et se remettre du parcours en canard imposé par les rythmes de Bézu. Se succèdent alors le bal masqué de la compagnie créole avec autant de Colombine que d’Arlequin, les démons de minuit pour une nuit de folie, la cucaracha, la lambada, la socca, et autres danses en « a » qui transforment le bitume froid de la cour en discothèque endiablée.

Au fil de la soirée, la dispersion redonne son aspect ordinaire à l’école. Les lumières finissent par s’éteindre et les murs redeviennent gris, le fumet disparaît dans les braises à l’agonie et la buvette vide ses canettes dans des comportes en plastique. Les politiques sont partis depuis longtemps, restent quelques parents pour aider au rangement et nous qui errons dans les toilettes ou sous l’estrade de l’orchestre. La fête est finie mais peu importe : oubliés devoirs et contrôles, colles et bulletins trimestriels, professeurs et pions ! Nous sommes désormais en vacances.

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