Le champ de la distillerie

image Se souvenir en un éclair de lui : un copain d’enfance, certainement le seul, le vrai dont je garde quelques bribes de mémoires du quotidien intactes et parsemées de refuges incongrus, d’occupations étranges mais aussi de bêtises et forfaits de notre âge.

Et de voir parmi ces éclats surprenants, des amas de lie de vin séchée au soleil sur un terrain vague : lieu de puanteur par excellence, odeur grasse et chaude de la grappe de raisin pressé glissant à perte de vue sur des couches rouges violacées et saupoudrées de la poussière ocre du sol. C’est au creux de ces montagnes d’alluvions que nous élisions domicile : une cabane bloquée entre deux agrégats, à l’abri des regards ; ni l’odeur, ni les mouches, ni autres insectes rampants ne nous dérangeaient. Une palette en bois abandonnée en guise de sol, deux longues planches puis deux autres croisées par-dessus bâtissaient une charpente de fortune. De nos mains vinasses, nous étalions sur cette carcasse les squelettes de grappes compactées que nous poussions par pelletée des deux monts formant nos murs porteurs. Nous obtenions ainsi un remarquable toit opaque couvrant un tas de plus, factice, qui dans sa cavité creuse nous garantissait la meilleure des cachettes.

Ainsi, coupés du monde, dans un endroit où personne ne nous chercherait, nous sortions de nos chaussettes deux paquets de cigarettes : « gauloises brunes » chapardées à mon père et élégantes longues « kool menthol » de sa mère. Nous mélangions nos tabacs comme des frères mélangent leur sang et tirions de longues bouffées de crapauds recrachant la fumée sans l’avaler dans un étouffement d’adolescent. Nous restions ainsi des heures, hermétiques à la chaleur suffocante que notre grotte diffusait entre ses limons. De temps à autre, nous percions le toit de nos têtes pour guetter le bruit soupçonné d’une pelleteuse au loin, engin exterminateur de notre antre, qui venait une fois par semaine dégager le terrain. Et jusqu’au soir tombé, nous échangions dans deux mètres carrés notre joie d’architectes, d’aventuriers bâtisseurs du champ de la distillerie.

13 commentaires:

  1. Je vous vois ! :-)

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  2. Attends, je sors... Ah oui, te vois aussi. :)

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  3. Ah.. la saveur de ces bouts de clops, réoulées, déroulées, mélangées...
    Tiens, une tite taff' vers le passé..

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  4. Fumeurs clandestins comme des voleurs du monde ...
    Aujourd'hui encore par les volutes adultes cette saveur. Bleue.

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  5. Manue > un tite taff' et la tête qui tourne, sans parler de l'haleine qu'il va falloir masquer en rentrant à la maison. :)

    Kouki > Les meilleures clopes en fait, les autres c'est de l'addiction. :)

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  6. Keep cool... construire une cabane à la koh lanta en fumant des cool menthol

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  7. Quand à Monsieur Simon; il chanta aussi les gauloises, ( bleues pour lui)

    On fumait des Gauloises bleues
    Qu'on coupait souvent en deux
    Les beaux jours
    Les petites femmes de Paris montaient sur nos balcons
    Voir si les fleurs du mal poussaient encore en cette saison

    Au café du ' Bas de laine '
    Parfois je voyais Verlaine
    Les beaux jours
    Et Rimbaud qui voyageait au-dessus des printemps
    Nous disait du haut de ses nuages d'où venait le vent

    Oh les beaux jours!
    Oh les beaux jours!

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  8. S'inventer le monde dans la cabane de la fin d'adolescence et s'en souvenir longtemps...

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  9. L'age du " tout est possible "... j'aimerai bien y être encore.... pas à cet age mais au " tout est.............."

    Smouicks Toi.

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  10. JF > Ah non, koh-lanta c'est du pipi du chat à côté du champ de la distillerie. Au moins au niveau odeur. Merci pour la chanson d'Yves Simon, à part que là bas aucune trace de Verlaine et de Rimbaud, quoique... :)

    Lautreje > longtemps et toujours, retour par flash de quelques anecdotes qui donnent sens, sans le dire.

    Carhi > Ben quoi ? Qui nous empêche de faire des cabanes ? :)

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  11. Les cabanes, ces tout petits espaces qui renferment de si grands rêves et tant d'histoires...

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  12. J'aime bien ces textes magiques où tu nous embarques vers nos enfances…

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  13. Encre > Et d'émotions enfouies...

    Le coucou > Merci à toi pour tes lectures assidues.

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