L’odeur de serpillière sale

image Hier, il a plu. Une pluie en trombe, un orage de fin d’été et ce matin, je me réveille avec une humeur de chien mouillé. Dans mon lit bateau, je sens déjà l’odeur de serpillière sale : mélange de bitume trop chaud, de boue glaise ravinée par l’eau déchue des collines. Je sors ma tête par la fenêtre. Ma rue s’affole quand il pleut. Dans le sillage du chemin des montagnes, le flot dévale et transforme en quelques heures la voie en torrent ravageur. La fange se mélange aux branchages abattus sur le passage du véloce. Le limon se colle au seuil des portes et le cours d’eau fou, dans son voyage, se sature de pourritures humaines. Il charrie les plus frêles arbustes qui côtoient les poubelles des rues en amont et forme une foule plastique qui serpente sur son lit de campagne : des pots de yaourts, des bouteilles de lait, des sachets Mammouth, des tetra-pak éventrés traversent ainsi ma rue et quand l’eau enfin redescend absorbée par la terre, reste un tapis d’immondices qui recouvrent le sol.

Commence alors le ballet des nettoyeurs qui arpentent les rues à grands coups de jets d’eau dépuratrice. C’est de l’eau claire pour laver la souillée, pour effacer les traces du convoi dévastateur. Une émanation putride remonte par la fenêtre de ma chambre et les débordements cognent les murs sous la pression des lances de pompiers. Les compresseurs embarqués sur les camions poussent le vacarme à plein régime. Les hommes raclent la rue, dégagent les débris et chassent le mélange d’eau poisseuse par des bouches d’égout saturées. Les voisins sortent, aident ou observent le désastre, badauds dans la confusion totale. Puis chacun cherche ce qu’il a perdu dans cette traînée, inspecte le seuil de son garage, nettoie le bas des portes et conjure le sale temps. Les regards se croisent, la rue se lave, les portes se bouchent et demeure l’odeur de serpillière sale. Je referme ma fenêtre.

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12 commentaires:

  1. Des limons bien urbains sont drainés par cette abondante pluie !
    Je n'avais jamais remarqué l'odeur d'une serpillière; apparemment moins agréable que celle de l'herbe séchant aux premiers rayons du soleil revenu.

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  2. Encre > ah oui, beurgh, j'aime pas cette odeur

    JF > non, une Vernazobrade !

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  3. Joli ! Ah, les sachets Mammouth, nostalgie quand tu nous tiens.

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  4. Pas de blessés, pas d'enfant qui cherche ses parents ?
    Bon, trop pourri tout ça, moi aussi m'en retourne dans les plumes faire un autre rêve ...
    "la foule plastique qui serpente sur son lit de campagne" c'est presque gai, j'aime.

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  5. Les trombes d'eau vidangent les rues et, remontent en surface, les dégoûts de nos vies.

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  6. Oui. Et pourtant j'aime la pluie. Mais ça, c'est autre chose. Je suis même pas sûr que ce soit de la pluie. Ça ressemble au début d'une déprime.

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  7. AdS > Oui, Mammouth écrase les prix qu'ils disaient...

    Kouki > T'as raison : trop pourri. En plus, faut que j'arrête de rêver de pluie torrentielle, vais finir par faire pipi au lit. :)

    Gilbert > Et voilà. Après on ne pourra pas dire qu'on savait pas.

    Francesco > ah ah ah ! bien vu.

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  8. Ferme les narines, ouvre oreilles et paupières: après la pluie, la lumière est bien lavée, la vie proprette…
    En relisant ton texte, je pense à Draguignan où j'étais encore ce matin: plus d'un mois après l'inondation, les amas de détritus sont encore visibles en périphérie. En ville, aux abords de certaines entrées vers des caves ou des parkings souterrains, ça pue le moisi… la serpillère oubliée depuis des semaines…

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  9. Les chiens mouillés ont la dent dure ici aussi...

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  10. Une nuit, l'orage, les rues d'un petit village transformées en torrents de boue...
    Au matin, en ouvrant ma fenêtre, la petite fille que j'étais a pleuré...

    Tu décris si bien les détresses humaines que nos propres émotions, pourtant enfouies depuis longtemps, nous reviennent facilement...

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