L’odeur de serpillière sale

image Hier, il a plu. Une pluie en trombe, un orage de fin d’été et ce matin, je me réveille avec une humeur de chien mouillé. Dans mon lit bateau, je sens déjà l’odeur de serpillière sale : mélange de bitume trop chaud, de boue glaise ravinée par l’eau déchue des collines. Je sors ma tête par la fenêtre. Ma rue s’affole quand il pleut. Dans le sillage du chemin des montagnes, le flot dévale et transforme en quelques heures la voie en torrent ravageur. La fange se mélange aux branchages abattus sur le passage du véloce. Le limon se colle au seuil des portes et le cours d’eau fou, dans son voyage, se sature de pourritures humaines. Il charrie les plus frêles arbustes qui côtoient les poubelles des rues en amont et forme une foule plastique qui serpente sur son lit de campagne : des pots de yaourts, des bouteilles de lait, des sachets Mammouth, des tetra-pak éventrés traversent ainsi ma rue et quand l’eau enfin redescend absorbée par la terre, reste un tapis d’immondices qui recouvrent le sol.

Commence alors le ballet des nettoyeurs qui arpentent les rues à grands coups de jets d’eau dépuratrice. C’est de l’eau claire pour laver la souillée, pour effacer les traces du convoi dévastateur. Une émanation putride remonte par la fenêtre de ma chambre et les débordements cognent les murs sous la pression des lances de pompiers. Les compresseurs embarqués sur les camions poussent le vacarme à plein régime. Les hommes raclent la rue, dégagent les débris et chassent le mélange d’eau poisseuse par des bouches d’égout saturées. Les voisins sortent, aident ou observent le désastre, badauds dans la confusion totale. Puis chacun cherche ce qu’il a perdu dans cette traînée, inspecte le seuil de son garage, nettoie le bas des portes et conjure le sale temps. Les regards se croisent, la rue se lave, les portes se bouchent et demeure l’odeur de serpillière sale. Je referme ma fenêtre.

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