Je t’attends

image Je t’attends, tu le sais, le redoute. Tu arrives, moment immuable du soir : ton retour à la maison. La porte que tu ouvres toujours du même mouvement de clés. Elles tintent dans ta poche, brassées par ta main chercheuse puis, tapent le fer des atours de la serrure, hésitent et trouvent enfin le creux. Tu titubes et entres d’un pas lourd mal assuré dont l’écho dans le vestibule remonte vers moi par l’escalier. Chaque pas te rapproche. Je t’attends. En haut, dans la cuisine. Mains repliées sur mes devoirs que ton arrivée fait terminer, j’écoute avec attention ta progression. Je sais à chaque seconde l’endroit où tu te trouves et le chemin qu’il te reste à parcourir pour arriver jusqu’à moi. Tu hésites, ne peux franchir les marches qui nous séparent. C’est un passage obligatoire, tu le sais. Alors, comme tous les jours, tu restes un instant interdit puis entres dans la cave et laisses la porte ouverte. J’entends le cliquetis du bouchon mécanique, me semble voir tes yeux pétiller lorsque le goulot approche tes lèvres. Je t’attends. Tu reposes la bouteille qui claque sur le vieux buffet remisé, refermes sur toi la porte de ta salle d’ivresse, ton lieu de décompression. Tu te plantes devant l’escalier et expulses une toux factice pour te donner courage et contenance. Et enfin tu grimpes une à une les marches, pénible ascension aux sons sourds de tes épaules qui frappent les murs. Maintenant, tu es là, je te vois, figé sur le seuil de la porte de la cuisine. Tes yeux qui roulent le vague, ton corps mou éprouvé, et tu piétines, avances et poses un baiser d’absinthe sur ma joue.

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17 commentaires:

  1. A ta (patiente) santé, Christophe ! Le verre d'absinthe, ai connu ça aussi en Franche-Comté...

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  2. texte lourd,qu on vit a travers tes mots..

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  3. @Christophe : ça me fiche la nausée, je crois au pire là.
    Fort.

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  4. Mais quand même... Ca finit si plein d'une tendre intention...

    Je l'aime beaucoup ce texte...

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  5. C'est un beau texte. J'étais dedans en le lisant, dans l'écoute, l'attente de cet enfant. Tu m'as laissé de la place en ne me disant pas trop qui est le narrateur. Je sais que c'est un enfant, c'est tout. Et pas grand chose sur cet homme qui arrive, son père. Tu me parles de plusieurs choses à la fois.

    "Tu hésites, ne peux franchir les marches qui nous séparent."

    Le père, l'enfant, l'alcoolisme, la peur, l'espoir. Et surtout, surtout, cet amour entre fils et père, père et fils.
    Ce texte trouve un écho en moi qui suis à la fois père et fils, entre deux hommes qui me touchent également. Tu l'as réveillé. Tu as découvert quelque chose. Je crois qu'il y a quelque chose ici, à cet endroit où tu as écrit, d'une taille singulière. Quelque chose qui me touche et m'éclaire à un moment où je ne m'y attendais pas. C'est cela l'écriture... aussi. Une sonde qui va à des endroits enfouis et révèle des choses indicibles. Continue dans cette écriture Christophe.

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  6. Tes mots sont si finement ciselés que les sons, les odeurs, les lumières, les espaces, les émotions nous enveloppent et nous emportent le temps de la lecture ...et même encore après le point final.
    Bises d'Ep' ;)

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  7. Très joli texte évidemment, mais anxiogène aussi. J'avais l'impression d'attendre avec vous. Difficile

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  8. Je ne l'attends plus ...
    Je prends juste mon courage à demain quand je passe le voir ...
    Espérant de tout coeur avoir mis assez de soleil dans mon coeur pour qu'il le sente ...
    Nous arrivons le temps de notre visite à l'éloigner de ce leurre ...
    Il rit devant les facéties de la Belette ...
    Nous partons et il retrouve son ivresse.

    Bises

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  9. Sylvie > trois points de suspension et une bise aussi. :)

    Christophe > C'est fort dans le gosier hein?

    Nefertiti > Oui, lourd pour un baiser (trop) léger. Merci.

    Kouki > Ah tu n'aimes pas l'anis alors. Mais, il y a pire...

    Dési > y a intention c'est sûr. Tendre, je ne sais pas.

    Gilles > Merci Gilles pour ce long commentaire. Tu as trouvé, je crois, le point d'équilibre (et d'instabilité à la fois) qui est cet amour père-fils. Comme une bascule.

    Epamin' > J'espère que tu es maintenant revenue de cet emportement. Merci Epamin'. Bises d'arf :)

    J > Et oui, anxiogène, c'est bien dans cet état d'attente mêlant peur et joie que l'enfant se trouve. Merci et bienvenue ici.

    Bulotte > "ton courage à demain" est certainement un lapsus révélateur. Bises Bulotte :)

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  10. :))
    Excellent et révélateur
    On verra demain
    Bullotte

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  11. Un baiser à la bière ne ferait pas le même bruit...

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  12. Le baiser d'absinthe ferait presque envie, si ce n'est le contexte.

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  13. Très beau texte, sobre et poignant comme tant d'autres ici !

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  14. L'absinthe serait-elle une odeur qui efface toutes les autres ?
    Chronique d'une vie sans surprise mais si bien racontée !

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  15. Je ne l'attends plus, non plus.
    je ne la ramasse plus quand elle sombre du canapé vers le sol
    mon attente est partie, ma terreur aussi.
    Merci.

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  16. Nicolas > ça devrait être plus mousseux, en effet ! :)

    Chroniqueur > faut aimer les odeurs buccales d'anis :)

    Le coucou > Merci !

    Saravati > Oh non, je crois pas, elle emporte les têtes. Merci.

    Lautreje > ... ... Merci à toi.

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