Je t’attends

image Je t’attends, tu le sais, le redoute. Tu arrives, moment immuable du soir : ton retour à la maison. La porte que tu ouvres toujours du même mouvement de clés. Elles tintent dans ta poche, brassées par ta main chercheuse puis, tapent le fer des atours de la serrure, hésitent et trouvent enfin le creux. Tu titubes et entres d’un pas lourd mal assuré dont l’écho dans le vestibule remonte vers moi par l’escalier. Chaque pas te rapproche. Je t’attends. En haut, dans la cuisine. Mains repliées sur mes devoirs que ton arrivée fait terminer, j’écoute avec attention ta progression. Je sais à chaque seconde l’endroit où tu te trouves et le chemin qu’il te reste à parcourir pour arriver jusqu’à moi. Tu hésites, ne peux franchir les marches qui nous séparent. C’est un passage obligatoire, tu le sais. Alors, comme tous les jours, tu restes un instant interdit puis entres dans la cave et laisses la porte ouverte. J’entends le cliquetis du bouchon mécanique, me semble voir tes yeux pétiller lorsque le goulot approche tes lèvres. Je t’attends. Tu reposes la bouteille qui claque sur le vieux buffet remisé, refermes sur toi la porte de ta salle d’ivresse, ton lieu de décompression. Tu te plantes devant l’escalier et expulses une toux factice pour te donner courage et contenance. Et enfin tu grimpes une à une les marches, pénible ascension aux sons sourds de tes épaules qui frappent les murs. Maintenant, tu es là, je te vois, figé sur le seuil de la porte de la cuisine. Tes yeux qui roulent le vague, ton corps mou éprouvé, et tu piétines, avances et poses un baiser d’absinthe sur ma joue.

Illustration

  • 15.9.10

Route

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Départ, arête sensible d’un début sans cesse renouvelé. La porte tirée, verrouillée, mise en attente du retour, laisse là chat et meubles, une vie immobile, pas plus. Cent mètres, ma traction, qui me porte, invariable, toujours là sous le platane. Pression sur la télécommande, yeux qui clignotent. Ouverture, la clé, sésame de partance, contact, ceinture, je démarre. Les arbres qui s’éloignent en point de mire voilé, je les vois, ne les regarde plus. Marche arrière, zoom éclair, puis en avant défile l’asphalte. Le village qui se réveille, vieux sur la terrasse, café chaud et cendriers fumant. Je tourne et retournerai. La banque, le premier rond-point vert, toujours vert. Le tabac, ne m’arrête pas, pas le temps. Suis les trottoirs des maisons anonymes. Volets qui s’ouvrent, regards en dispersion, qui ne voient pas. Un feu, rouge, agitation de la sortie du village, lieu convergent, les vitres qui se baissent, les cigarettes qui craquent au bec. En face, ça roule et presse pour ne pas perdre le vert. Ronflement des moteurs, odeur de vidange, vies qui accélèrent encore, puis le vide au milieu, deux secondes. C’est à moi de passer, première, embraye, lâche tourne et court. Emprunte la voie la plus rapide : route de la petite Camargue. Seule dans le paysage clair, elle s’échappe de la ville. Talus humide du matin, chaussée déformée, toujours un camion à suivre, à ne pas pouvoir doubler. Ralentissement, agglutination, sur le cul du poids-lourds traînant. Lâche le lent sur les quatre voies qui surgissent, nouveau bitume, sec brillant entouré de garde-fous, rampes métalliques qui trouent quelques bosquets clairsemés. La vitesse augmente, me cale dans un couloir fermé, et pense que derrière, il y a la mer. Ne la vois pas mais la sens, embruns qui remontent dans les aérations, mouettes et flamands roses qui balayent les étangs. Mais toujours la vitesse, et entre déjà dans la ville, la route encore plus large, plus d’espace, plus de voitures, la cité ouvre ses bras. Les voies se démultiplient, quatre puis deux fois trois, grand boulevard qui draine l’afflux des autos comme une aorte se remplirait de sang. Tous dans la même direction, se croisent, s’entrecroisent, se klaxonnent, se doublent et s’ignorent. Toujours la vitesse et les premiers buildings apparaissent au loin. Entrée dans la ville. Nouveau ralentissement, pare-chocs contre pare-chocs, le paysage réapparaît, vitres qui glissent, bras qui sortent nus, qui flottent, qui fument. Avance au pas jusqu’à l’échangeur d’autoroute, un nœud puis l’éparpillement : une file va nourrir la ville, l’autre continue sur les grands axes des zones industrielles. Autos qui détalent, explosion de l’anneau concentrique et m’extirpe sur ma voie, chemin immuable jusqu’à destination. Bordée de bâtiments blancs, tous identiques, avec seul détachement les couleurs de leurs enseignes. Rouge, vert, bleu, balayent mon champ de vision. Dernier rond-point, nouvelle et dernière concentration de tôles, le parking où les chevaux vapeurs dorment. Manœuvre, stationnement, toujours la même place, la clé, pression sur la télécommande, yeux qui clignotent, fermeture. Arrivée, arête sensible d’une fin sans cesse renouvelée.

Texte inspiré par une proposition de l’atelier d’écriture de Pierre Ménard : Décrire un trajet que l’on fait tous les jours (en train par exemple) et noter sur le vif, sur le motif, ce que l’on voit et les réflexions que ce voyage immobile fait surgir en nous, au rythme de son avancée : « Variations de récit sur réel répété à l’identique, et pousser cela à bout, et rien d’autre même au récit que ces images pauvres, rue qui s’en va en tournant, encore ces maisons aux angles trop droits, encore un garage et des immeubles. » Paysage fer, François Bon, Verdier, 2000.

  • 29.7.10

Quatre mots dans le bois de Jade

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Invité par l’ami Samir dans son atelier d’écriture du bois de Jade, j’ai répondu à son jeu des quatre mots dont voici la règle :

Le 4 mots est simple, il suffit de commencer un texte court par le premier mot (un article à la limite devant) et de placer les 3 autres dans les phrases qui suivent. Pas forcément dans l'ordre.

Les groupes de mots sont les suivants :

  1. Abréger, célébrer, sidérer, lacérer (la serrer ?)
  2. Babyfoot, bypass, bluejean, week-end
  3. Osso bucco, niocmam, torero, nénuphar.

Ci-dessous ma participation que vous pouvez retrouver avec les autres (pour l’instant je suis le premier) sur le blog de l’atelier :

  1. « Abrégez ! » avait-il crié, vindicatif. Voilà qu’il fallait tout à coup que je me censure. Que je ne célèbre plus ma logorrhée, que je la circonscrive à son plus simple énoncé. « Brève, concise, laconique, éthérée, sans artifice ! » répétait-il. En somme, il me demandait de lacérer mon écriture, de l’écarteler du dedans, de l’amputer de l’adverbe, de la rogner du complément, de la désincarner de son objet. Tout ça, rien que ça, et pourquoi ? Pour qu’elle soit lue ! J’étais sidéré.

  2. Babyboot, c’est avec ce sobriquet ridicule que tout le monde appelait ce garçon attachant. Il jouait sans cesse, toute la journée, avec les petits bonhommes de plomb articulés. Au bout des barres qu’il tirait et repoussait avec véhémence, s’alignait l’équipe parfaite et babyfoot donnait à ces répliques rouges ou bleues l’adresse des Dieux, la magnificence des grands, des vrais, ceux dont il rêvait d’être. On apercevait son jeu, son adresse lorsque pris dans l’action, il frottait nerveusement les cuisses de son bluejean pour éponger la sueur maligne qui faisait glisser la poignée de ses mains. Ses mains si adroites alors qu’il aurait voulu jouer du pied, crocheter, dribler, jongler et marquer des buts, de véritables buts, pas des points marqués avec une balle en liège dans une cage de fer. Mais Babyfoot n’a jamais pu fouler les stades, handicapé depuis ce dramatique week-end de septembre où il perdit l’usage de sa jambe droite. Sanglant accident de la route où malgré l’intervention rapide des secours et la pause d’un by-pass pour irriguer son corps, son rêve d’enfant s’envola à jamais pour se réincarner en miniature.

  3. Osso-buco ou niocnam. Pedro hésitait devant la carte de ce restaurant particulier, si particulier qu’il avait comme spécialité de proposer justement TOUTES les spécialités de TOUS les pays du monde. Grill du torero ou paella Sévillane. Etonné par la formule – comment pouvait-on savoir cuisiner et proposer autant de plats différents - il avait invité Nina à découvrir l’établissement. Tous deux attablés dans une salle vide, l’épais menu sur les jambes, ils restaient absents et dubitatifs. Rouleaux de printemps dans son nénuphar ou bouillabaisse à la Provençale. Cuisses de grenouilles persillées ou encornets farcis à l’Armoricaine. Il était impossible de consulter tous les mets proposés, de se faire une idée, une envie, trop de recettes différentes, d’accompagnement divers, de plats inconnus pour décider d’une commande pertinente. Le couple ahuri se regardait bouches excitées entre deux choix impossibles, puis ils tournaient de nouveau les pages de ce qui ressemblait plus à un dictionnaire culinaire qu’à une carte de restaurant.
    Soudain, Pedro sentit une odeur de poisson frais lui parvenir dans les narines, une moiteur incommodante sur le cou, les joues puis sur tout le visage. Il ouvrit un œil, puis l’autre. Il était cinq heures de l’après midi, un samedi d’été sur son transat, Pedro, cent-dix kilos à la dernière pesée, s’était endormi. « Chéri, je sors ! Je vais acheter des yaourts allégés pour ton régime. » lui lança Nina depuis la cuisine.
  • 28.6.10