Le souffle de la chambre

imageDans la chambre baignée par une clarté molle, nous attendons rassemblés en chapelet. Nos respirations calées sur le souffle saccadé qui domine au centre de la pièce, dans un lit qu’aujourd’hui il ne quitte plus. De cette couche descend une ombre vêtue de râles glaives qui tranchent le silence et viennent à chaque délivrance oxyder nos propres respirations. Nous attendons. Personne ne parle, déjà, nous veillons.

Avec attention, maman et mes sœurs se succèdent pour porter dans un verre quelques gorgées d’eau à sa bouche. La déglutir est une épreuve qui échoue souvent pour n’aboutir qu’à une humectation de lèvres, un soulagement infime entre deux respirations éraillées. Et le silence percé de râles reprend après qu’il nous ait lancé un regard sec et torve, mélange d'angoisse, de repentance et de désolation. Les heures d’attente s’égrènent sur cette cadence funeste, vide d’espoir. Chacun de nous, le visage tombé sur ses pieds, abîme sa tristesse sur le carrelage noir et blanc de la pièce.

Une journée entière et sa nuit. Je reste avec ma sœur aînée pour veiller sur le souffle. Dans la cuisine, autour du café qui nous tient éveillés, déjà l’imparfait s’immisce dans nos conjugaisons. Courbés sur la table, nous nous rappelons. Le souvenir s’attarde sous nos langues sucrées de paroles pour ne pas sombrer et sa vie se touille au passé dans le fond de nos tasses. A chaque heure de cette nuit tendue, en alternant, nous ferons une visite dans la chambre pour écouter le souffle léthargique.

Au petit jour, c’est mon tour, la chambre, l’ombre, le verre d’eau et le souffle qui ne brise plus le silence. Papa s’est endormi.

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12 commentaires:

  1. Beau, poignant. On meurt seul, toujours.

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  2. Ce texte est d'une grande beauté.
    Difficile sur ce sujet.
    A quelques détails près je me suis vue près de mon père, il y a 22 ans. Mais je n'ai pas encore le courage de trouver ces mots-là.
    Bravo pour tes mots poignants et pleins de poésie sur cet instant de douleur.
    J'ai une pierre dans l'estomac... Y'a des fois, j'aimerai être un peu plus schizoïde que je ne le suis...

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  3. Cette manière épurée de dire, parler de la mort du père, me ramène quelques années en arrière vers "Le Drap" d'Yves Ravey. Même justesse. Tu connais ce texte ?

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  4. oups, efficace, avec de belles images Christophe ! (langues sucrées/ sa vie se touille - abîme sa tristesse sur le carrelage noir et blanc)
    (petite coquille : nous tient éveilléS)

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  5. Il faut beaucoup d'amour pour écrire une prose telle... Un monde binaire - sans couleur - déjà voilé par le manque.

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  6. http://www.youtube.com/watch?v=A12ok-1zGH8

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  7. comment fait-on pour poser un lien qui fonctionne ici?

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  8. Soufflé par la force, et la pudeur, de ces mots.

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  9. Sylvie > oups, ben désolé. Mais faut pas hein...

    Le coucou > "on meurt seul" brrr, ça fait encore plus froid dans le dos ça.

    Encre > Merci. Effectivement, il faut être un peu schizoïde.

    Christophe > Ah non connais pas Yves Ravey. Vais chercher ça. C'est sur epagine ? ;) Merci.

    Kouki > Merci de ton œil correcteur :)

    Anonyme > oui, le manque, bien sûr, mais c'est un des moteurs de ce blog.

    Philippe > Ah le papaaaaaaa ! (il faut coder pour mettre un lien, je t'envoie ça par mail)

    dedalus > Merci.

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  10. ne peux qu'être touchée par ce texte infiniment sensible ... ces silences pleins des derniers souffles rauques, oui, ils nous transforment définitivement et douloureusement et sûrement c'est aussi vivre plus conscient

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