Les vieux sur le perron

imageIIls se retrouvent sur le perron de l’église. Ils ne sont pas de preux croyants à s’installer ainsi pour prier un quelconque dieu. Non, ils se réunissent là entre deux marches pour discuter de la météo, des derniers ragots du village, du décès d’un ami ou de l’arrivée d’un étranger. Mais, avant tout, ils viennent tous les jours, à l’heure des vêpres, tenir politique et tuer le temps de la retraite.
C’est un point de ralliement où nul n’a besoin d’être annoncé. Tout le monde est le bienvenu pourvu qu’il soit natif du bourg, réac et doté d’une langue bien pendue (fourchue est un atout supplémentaire). Il y a le bossu, le négus, l’ancien boucher et le vieux notaire, ils forment le noyau dur, les cadres du « club ». Un club aussi ouvert qu’il est étroit d’esprit. On les rejoint pour prendre le pouls du village, avoir des nouvelles de la santé de la doyenne, connaître les derniers commérages et on repart avec un cours de citoyenneté appliquée, le sourire aux lèvres.
Le bossu, dans sa posture courbée, est le spécialiste politique. Il n’est jamais aussi bon qu’à la sortie du bistrot. Imbibé de pastis mauresques, il devient un fin commentateur des dernières saillies du gouvernement. En ceci, sa devise pourrait simplement se résumer à : « de toute façon, tous des pourris et compagnie ». Le négus, de son surnom étrange emprunté à un souverain exotique, connaît tout le monde et, au fil du temps, s’est imposé comme le roi du ragot. Ses tirades racoleuses dans un style « Voici » local ne manquent jamais d’annonces truculentes, tromperies conjugales ou dénonciations perfides sur tel ou tel notable. L’ancien boucher et le notaire referment le carré magique. Installés en position de contradicteurs factices, ils ont pour mission d'haranguer la foule des curieux et d’installer le faux débat en haussant la voix ou en criant au scandale éhonté.
Et pendant des heures, se déversent lieux communs et fadaises dans une ambiance bon enfant. Chacun s’invective avec tendresse, connaissant parfaitement la position de l’autre et ne voulant surtout pas qu’il en change. Le vieux notaire parle avec emphase comme un texte de loi, le boucher tranche dans le vif tandis que les deux orateurs despotiques déroulent et renchérissent leurs monologues étriqués. Mais, dans cette assemblée de « sages », se perpétue l’oralité, lien entre les générations qui s’installe dans le verbe, beaucoup plus que dans le fonds. Peu importe le sujet et l'ineptie des propos, c’est de transmission dont il s’agit. Un jeu où le plaisir de celui qui écoute réside à effacer la confrontation des positions stupides pour laisser entrer la chaleur d’une logorrhée fraternelle.

13 commentaires:

  1. ah ben oui, ceux-là, je les ai déjà vus, mais je suis passée vite pour échapper à leur loupe !

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  2. Les pires sont parfois ceux qui ne se rassemblent pas...

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  3. Kouki > voui, vaut mieux les avoir à la bonne !

    Virginie > Exact, les taciturnes sont les pires...

    Nicolas > et vive les blogs qui parlent de politique au bistro ! :)

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  4. A consommer avec modération; mais ça peut être drôle ... avec modération.
    Belle ambiance, on entend même les cigales sous tes mots.

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  5. Dans mon bled on n'en a plus des comme ça, ils ont disparu à la maison de retraite à 20 kms, ou disparu tout court.
    Il en reste un seul dans sa vieille maison au milieu du jardin de plus en plus mal entretenu, le tout au beau milieu du lotissement nouvellement construit. Je crois qu'il s'ennuie ferme le papy.
    Très bien ce texte :)

    Jean :)

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  6. Savoureux en diable ! Et te connaissant, je me laisse aller à imaginer que ce soit situé sur un perron ombré par d'horribles arènes. Parce que j'y colle sans peine quelques un des personnages…
    (un grand merci pour les liens!)

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  7. Et je suis sûr que, lorsqu'ils vous donnent(donner est-ce bien le mot juste... assèner conviendrait mieux !) un avis sur n'importe quel sujet, ils ajoutent "c'est vrai où c'est pas vrai ?" et on sait à son corps défendant que l'on a intérêt à répondre...
    Et vous savez certainement ce qu'on a intérêt à répondre.
    Amitiés du soir Christophe . JF

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  8. Encre > tchik, tchik, tchik <- je la tiens bien hein? l'imitation de la cigale ? :)

    Jean > Et oui, c'est en voie de disparition. Sont tous agglutinés devant TF1 maintenant. Merci et bienvenue ici. :)

    Le coucou > ah non, pas d'arènes mais en face l'église, un salon de coiffure où les va-et-vient font l'objet de nombreux commentaires. :)

    JF > oui, avec variante "j'ai raison ou pas ?" Je vois qu'on a rencontré les mêmes. :)

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  9. J'ai un bout de la bande-son de ton texte (il en manque un ; dommage) :

    "Le cœur au repos
    Les yeux bien sur Terre
    Au bar de l'hôtel des "Trois Faisans"
    Avec maître Jojo
    Et avec maître Pierre
    Entre notaires on passe le temps
    Jojo parle de Voltaire
    Et Pierre de Casanova
    Et moi, moi qui suis resté l'plus fier
    Moi, moi je parle encore de moi"

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  10. Bien raconté... Y'a les mêmes, par chez moi. :-)

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  11. Le bon mot : le boucher tranche dans le vif.
    Et moi je pense que ce billet-ci est bien meilleur que Mes moires où l'on s'ennuie un peu...

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  12. Christophe > Jolie bande son ! ;)

    co-errante > Ils sont partout !

    Nicolas > oui hein, toi aussi, tu aimes quand ça "image" :)

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