Extraball

image Accoudés ensemble sur le zinc, papa me fait rouler cinq francs entre deux galopins de bière. Un sourire bref troqué contre la grosse pièce grise : va faire un flipper, mon fils ! Cinq francs valent trois parties sur le « moon space », le nouvel appareil que la maison « pinball and co » vient d’installer il y a tout juste une semaine.

J’insère la pièce dans la fente « insert coin », l’afficheur s’allume sur le fronton, les rouleaux numériques se mettent à zéro. Ce jeu est un vrai défouloir, une caisse de résonance à la violence adolescente. J’y exerce mon pouvoir de minot, mon adresse juvénile et ma force de winner à cinq balles. Je vais pouvoir bousculer la grosse machine, c’est admis et même recommandé si tu veux arriver à le faire claquer. Le flipper est une bête qu’il faut dompter : je la bute, je claque les parties, je fais péter les fourchettes…

Un bruit de métal écorche le bois du bahut. J’entends le circuit de la bille qui sort de sa boîte, elle roule dans les entrailles de la bête et se loge dans la travée. Il faut maintenant que je tire avec précision sur le lance-billes en forme de pas de tir de fusée. La tringlette d’acier à ressorts propulse la bille sur le plateau de jeu. Les bumpers/soucoupes volantes la déboussolent, elle rebondit sur les aimants satellites, frappe les targettes de plastiques en forme de sas de décompression. Elle roule maintenant sur les passages multiplicateurs qui mènent à la Lune puis fait tourner les ailettes d’accès au muti-billes galactique. Et c’est inévitable, après sa danse dans les rampes, elle file et descend vers les deux flippers, gardiens de la cave en forme de Terre obscure. C’est là qu’il faut que je fasse preuve de dextérité : appuyer et relâcher les boutons dans le temps, calculer l’angle, traquer la vitesse de rotation de la bille. Amorti, fourchette. Retenir cette maudite bille dans le jeu, bousculer l’appareil quand elle essaye de s’échapper par les trous des côtés et prendre du plaisir à relancer vers les couloirs bonus et les « black holes » qui déclencheront au dixième passage l’extra-ball, puis la partie supplémentaire gagnée à la force des poignets.

Mais la machine rend fou parfois, encourage mon dessein à la brusquer pour vriller la course de l’astéroïde de métal et c’est là que le tilt me guette, la sanction suprême du joueur looser. Trop secoué, l’engin débraye, s’éteint, coupe toutes les commandes, et rageur, je ne peux que déplorer la descente de la bille vers la Terre. Un grand coup de pied dans le caisson soulage alors ma colère, la saloperie d’appareil clignote en ronde sidérale, lâche un claquement rauque d’outre espace et m’affiche un grand « GAME OVER » suivi d’un ironique « slam tilt (bien fait pour toi) ».

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7 commentaires:

  1. Ce texte, cher Christophe, est tout à la fois "métallique" - le flipper... - et "liquide" - l'enfance enf(o)uie...

    Mais c'est vous, finalement, qui résumez le mieux ces deux aspects, ces deux "propriétés" : "Trop secoué, l’engin débraye, s’éteint, coupe toutes les commandes, et rageur, je ne peux que déplorer la descente de la bille vers la Terre."

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  2. Je crois que le meilleur a déjà été dit par Chr(istophe)… C'est un texte qui restitue avec virtuosité une tentative d'évasion en flipper… (Merci pour le lien) Tilt !

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  3. Christophe Cher Christophe, j'aime beaucoup votre définition. Merci de votre passage, il m'éclaire...

    Le coucou > C'est ça, un exutoire aussi. Merci.

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  4. En 1968, une partie de flipper devait couter 20 centimes... l'inflation c'est terrible .
    En 1968, the Who chantaient http://www.youtube.com/watch?v=CRR-WlLVj74
    (dommage qu'ici on ne puisse pas avoir le lien direct)
    Bon dimanche Christophe . JF

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  5. ah JF les who, je les écouterai quelques années plus tard. Merci. Et voilà le lien direct : The Who

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  6. Trop, bien trop, rapidement : ce texte est une véritable machine à remonter le temps! Parce qu'il est vrai, de vrai? Je veux dire juste, écrit quoi.
    (Et grand merci à Luc, pour ce coup de pieds aux fesses, seul moyen de me faire avancer!:)

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