Ouvrez !

image Me voilà allongé sur ce grand fauteuil blanc dans cette pièce aux murs blancs, devant cette femme à la blouse blanche, tout est blanc et je suis à sa merci. Situation de stress que je tente de contrôler, je décontracte mes doigts, croise mes mains sur mon ventre, déglutit encore une fois cette étonnante et subite sécrétion de salive. Je ne la regarde plus. Elle ajuste ses instruments posés sur une excroissance du fauteuil, une branche automate qui monte, descend. J’entends le cliquetis métallique des ciseaux, extracteurs, spatules et autres lames de bistouris. D’un coup de pédale, elle baisse mon assise, je sens le dossier se dérober sous mon échine, mes pieds se relever, je m’ajuste, tourne des cervicales pour trouver mon aise. Elle avance, pointe sur moi une lumière blafarde sortie d’une articulation haute du fauteuil, décidément machine tentaculaire et infernale. Elle règle, m’aveugle et finit par trouver ma bouche.

Ouvrez ! Mes lèvres sèches se décollent difficilement, j’entrouvre sur un filet de bave qui fait résistance. Encore ! Plus grand ! Mes mâchoires se desserrent, j’obtempère et mon corps se raidit. Détendez-vous ! Les joues paralysées, je suis en position de cri sourd. Ses mains sont désormais dans ma bouche, doigts de caoutchouc blanc qui tâtent mes canines et branlent mes molaires. Elle se met à parler pour faire diversion tandis que s’approche de ma langue une spatule à fils crantés. Elle me questionne sur mes enfants, mon travail. Je ne réponds pas, évidemment, la bouche écartelée, j’éructe des onomatopées ou me contente de hocher de la tête. Ne bougez pas ! Ma nuque se contracte et du fond de ma gorge, je m’entends fulminer et lui crier d’arrêter alors de me parler sans arrêt. Vous pouvez refermer.

Juste un répit de quelques secondes pour me rincer la bouche. Ouvrez ! Mon reste de canine cassée n’en a plus pour longtemps. J’entends bourdonner l’engin qui va la transformer en poussière d’émail. La fraise approche, passe entre mes incisives et retorse, prend ma pauvre dent branlante par derrière. Désormais en apnée, je sens la tête vrillette cisailler jusqu’à la gencive qu’elle frôle parfois provocant une moue électrique sur mon visage. Ma langue bataille pour dégager ma bouche envahie de fins copeaux blancs. Cette torture semble durer des heures. Un temps infini où les vibrations parcourent mon corps de haut en bas.

L’outil pilon s’arrête enfin et sort de ma bouche en friche. Vous pouvez refermer. Un pansement en attendant la couronne, acte qui, après cette désintégration en règle, se passe en douceur. A la semaine prochaine !

21 commentaires:

  1. Aîe aîe, l'art du récit est de transposer le lecteur dans la situation et pour le coup argh! c'est réussi. je vais me rincer la bouche tiens.

    RépondreSupprimer
  2. je ne savais pas que tu faisais dans le roman d'horreur... 'tain je sens même l'odeur.. odontophobique.

    RépondreSupprimer
  3. Zoé > Tiens un mouchoir pour t'essuyer, ça coule un peu là ^^

    Colombine > héhé, quelque chose me dit que tu vas pas tarder à aller voir ma brave dentiste toi aussi :)

    RépondreSupprimer
  4. as-tu vu "marathon man"?

    C'est sans danger... C'est sans danger... c'est sans danger...

    RépondreSupprimer
  5. Mon commentaire s'est autodétruit. J'avais dit j'aime pas; ben oui Christophe, tu m'excuseras mais le dentiste me fait courrrrrriiiiiiirrrr !!

    RépondreSupprimer
  6. Mince de coïncidence alors ! Je l'ai ouverte de midi moins cinq à midi trente-cinq. J'étais tellement crispé que j'en ai encore des courbatures… Très bien restitué, bravo —sauf pour la canine, toutefois: j'aurais plutôt vu une molaire…

    RépondreSupprimer
  7. Lors de ma prochaine ouverture, je penserai très fort à la tienne, crois-moi!
    Un texte ciselé...au bistouri!

    RépondreSupprimer
  8. En voila une qui t'en fait baver !
    Elle est jolie au moins ?

    RépondreSupprimer
  9. Philippe > Ah oui, horrible la scène de torture dentaire. Je l'ai revu récemment sur Arte. :)

    Kouki > Ah ah ah, cours cours Forest Kouki, je te poursuis avec ma fraise ^^

    le coucou > oui, une molaire peut-être, je suis victime de la réalité. :)

    Mr M > Détends-toi, ça vient se passer :)

    Epamin' > Un texte fraisé plutôt... Merci :)

    Cat > bah, même pas, elle a dû l'être (rhoooo!)

    RépondreSupprimer
  10. Comment cela "A la semaine prochaine"? Rien du tout, oui! (Ça me fait penser que j'ai un avoir de sept cents euros chez mon dentiste depuis... trois ans? Ah ils sont malins!;)

    RépondreSupprimer
  11. C'est le "A la semaine prochaine" qui est le plus terrifiant !!! L'attente du rendez-vous suivant...

    RépondreSupprimer
  12. Mop > Merci

    Depluloin > Commandez-donc un dentier pour vos vieux jours ! :)

    Landry > oui, le démoniaque retour de la fraise ! :)

    RépondreSupprimer
  13. Je maintiens que pour aimer être dentiste, il faut avoir une belle dose de sadisme ! Sont carrément crispants, ces gens-là. :-) Bien rendu...

    RépondreSupprimer
  14. Je suis ce morceau de canine que tu as laissé tomber et qui t'attend là où tu sais.
    Et merci pour le lien vers ces autres corps que le tien (j'émerge d'un w-e familial dentesque... euh dantesque, d'où ma lecture tardive). A bientôt !

    RépondreSupprimer
  15. J'aime bien l'incertitude des premières phrases... avant que l'on comprenne qu'il s'agit du dentiste...
    tout ce blanc, cela pourrait être une salle de torture, une chambre d'isolement.. que sais je encore :)

    c'est marrant moi aussi j'ai vu ma dentiste dernierement
    pour une couronne aussi
    de ces séances chez marie-amélie (c'est son prénom) , je n'ai retenu que les taches de rousseur sur la peau de son cou (http://bit.ly/bJnXyS)

    RépondreSupprimer
  16. Aïe! aïe!
    aprés cette lecture, je ne vais pas décrocher mon téléphone pour mon rendez-vous semestriel que je reporte, reporte, reporte... et si enfin j'ai le courage de téléphoner je souhaite jusqu'à prier (le comble pour une athée!) qu'elle ne me trouve rien à soigner :)
    Allez! courage pour ton rendz-vous, je compatis.

    RépondreSupprimer
  17. co errante > d'accord, avec toi sadique et pervers que ces métiers là !

    Christophe > sous l'oreiller ? ah les we dantesques ! Personne ne gardera de dent contre toi j'espère ^^

    Mu > Ah oui, me rappelle de ton billet là, beau lien. Puis suis sûr que tu aurais préféré que ça soit réellement une salle de torture ou une chambre d'isolement ! :)

    Mélodie > Mais si, mais si, il faut téléphoner, c'est important de bien soigner ses dents. (C'était un message de l'Association Française pour la Santé Bucco-dentaires)

    RépondreSupprimer
  18. yeap, that's right
    tu m'as démasquée ;)

    RépondreSupprimer