C’était le vent d’hiver

image C’étaient les premières notes de « vive le vent » fausses et mal assurées alors que nous étions encore en automne, les gesticulations du chef d’orchestre, madame Boyer, notre professeur de musique, vieille fille disait Maman et moi qui croyais qu’on l’appelait ainsi parce qu’elle était assurément la fille la plus âgée de l’école. C’étaient les odeurs rances et poussiéreuses qu’elle dégageait quand elle nous parlait de trop prés et les rires qui fusaient quand elle postillonnait sur l’assemblée à la reprise du refrain. C’était le canon qu’elle tentait de nous imposer, les garçons qui démarrent, voix qui muent et les filles en crécelles de reprendre après notre premier couplet. C’étaient les minutes de chahut avant de se mettre en place pour la dernière répétition, les grands derrière, les petits accroupis devant, et les tenues imposées, hauts rouges et pantalons blancs.

C’était, le jour venu, sentir l’angoisse monter, les parents affluer dans le réfectoire, les tables poussées au fond, les unes sur les autres, le grand sapin qui clignote, le raclement des chaises d’école sur le carrelage, les manteaux qui s’empilent dans un coin et, nous, petits lutins rouges et blancs, les mains moites, les yeux rivés sur madame Boyer qui sentait trop fort l’eau de Cologne. C’était le radio-cassette qui grésille, la bande à rembobiner au début de l’instrumental, les voix dans du papier cadeau, parasitées par le monde, trop de gens dans cet endroit familier, parcouru d’habitude par des êtres de même taille que nous, des visages qui nous scrutent, sourires pantelants, attendris sur nos minois apeurés. C’était chanter sans s’arrêter, sans suivre la mesure, regard sur Maman, ne plus voir madame Boyer que dans un flou agité, la sueur froide dans le col roulé qui glisse dans le dos.

C’était s’arrêter sur la dernière note, en apnée tout le long, reprendre son souffle, s’étonner des applaudissements nourris, des « bravos » exagérés, de madame Boyer, de sa bise qui pique sur nos joues pourpres et de la fierté vue dans ses yeux. C’était pour certains à nouveau courir dans les allées, pour d’autres se coller dans les jupes de maman, puis se rassembler une dernière fois autour du sapin, monsieur le directeur, en costume gris, cravate bien nouée, de nous féliciter en distribuant à chacun un petit sac plastique avec une mandarine, un carambar, une papillote ou une pâte de fruits et un jus d’orange en brique.

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19 commentaires:

  1. c'était moi et mes soeurs priées par les religieuses de faire semblant de chanter, mais de continuer à faire nombre dans la schola - et si l'une de nous laissait sortir un son l'introït ou le gloria se métamorphosait en complainte jouée au biniou

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  2. Ai peu pratiqué ce genre d'exercice, mais heureusement (quoique) que tout le monde ne faisait pas comme moi : faire mine de chanter. :-)

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  3. Le jus d'orange, t'es de l'époque où on a tout mis en "brique"... l'orange je l'avais mais à peler, normal, fruit hivernal dans les contrées plus ensoleillées. Brave Mme Boyer, vous deviez être son Noël et ça dure pas longtemps Noël pour ces femmes-là, le temps d'un chant d'enfants.

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  4. On s'y croirait ! Mais on sent déjà la modernité en marche, dans cette fête. Pour moi, c'était : "Les petits nains de la montagne, verduronnette…», costumé en nain de satin jaune et rouge avec une barbe de coton…

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  5. Ah! Ces fêtes d'école. Des jours entiers de préparation pour quelques minutes de gloire gagnée sur la trouille. Excellent reportage

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  6. Brigeton > héhé, oui une belle cacophonie ces chorales parfois...

    co errante > Ah si, beaucoup bougeaient les lèvres en cadence sans prononcer un mot, d'ailleurs, ça valait mieux :)

    Frédérique > On aimait beaucoup Madame Boyer en fait, presque autant que le jus d'orange ^^

    Le coucou > ah ah, me semble t'y voir en nain de satin là ! ;)

    Zoé > Oh! gloire factice quand même. Merci. :)

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  7. Vive le vent d'hiver
    qui rapporte aux vieux enfants
    leurs souvenirs d'hier
    oh !
    Colomb'in

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  8. l'est bien ton texte
    me fiche un d'ces bourdons !

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  9. Pauvre Madame Boyer ! Je vais lui offrir du Rexona !

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  10. Moi, c'était le râtelier qui tombait dans le saladier, et d'autres élèves qui trempaient du pain dans la sauce.

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  11. Colombine > nan suis pas vieux ^^

    Kouki > le bourdon, ah ben mince, j'voulais pas hein...

    Dominique Boudou > non, à l'heure qu'il est, elle ne doit plus en avoir besoin...

    Sylvaine > beurgh!

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  12. Quel régal! Une p'tite boule dans la gorge cependant... Exact! les vieilles filles sont âgées... les vieux garçons aussi... Ciel, il faut se reprendre! :)

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  13. Nous, "de mon temps", nous avions droit à un goûter de Noël: du vrai chocolat chaud dans un bol accompagné d'une mandarine et de pain d'épice...
    J'ai offert mandarines, papillotes et pain d'épice à mes élèves (d'habitude, c'est quelques chocolats), cette année, le jour des vacances: j'aurais mieux fait de garder mes sous ! Entre ceux qui ne connaissaient pas le pain d'épice ou les papillotes, ceux qui n'aimaient pas ou ceux qui ne voulaient pas goûter, mes friandises de Noël n'ont pas eu de succès...
    Pas grave, moi, j'avais dix ans dans ma tête et j'ai même entendu Madame BOYER...
    Bises d'Ep' et merci pour ce texte qui ouvre encore une fois mes livres d'images d'antan.

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  14. Ce vent vif égosillé de force par ces oisillons me fait frissonner, Christophe ... va savoir.

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  15. Une sorte d'amnésie m'anesthésie ces moments-là. Je crois que c'est parce qu'ils n'avaient rien avec la douceur candide de ton récit. C'est bon ici, et ça fait du bien...

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  16. Une prof de musique, vieille fille et qui pique.. voilà de quoi anéantir une vocation de chanteur ! Heureusement, elle n'a pas entamé ton futur talent de conteur ! ;)

    Bouises à l'Arf..

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  17. Oh Babel ! Quel bon vent de printemps t'a ramenée à celui d'hiver ? Merci à toi... Bouises itoo :)

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  18. le temps n'efface pas ton talent, j'aime beaucoup

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