Dans de beaux draps

image Elle pliait les draps, les grands draps blancs marqués de l’emblème de la famille, un écusson tarabiscoté de hiéroglyphes surpiqués, vaguement des initiales, je crois. Elle tenait ce linge de sa mère, partie non négligeable du trousseau de mariage avec taies d’oreiller, serviettes et autres mouchoirs de soie, comme cela se faisait à l’époque, chaque enfant devant commercer sa vie conjugale pourvu du nécessaire à tenir bon ménage.

Elle pliait les draps soigneusement après les avoir repassés à la pattemouille. Pas un faux pli, chaque coup de fer avait été étudié par l’expérience. D’une main leste, le glissement était maîtrisé et assuré par un retour express pour effacer les plis revêches. De longues minutes, elle soufflait vapeur sur le tissu, tournant dans un sens puis dans un autre, s’appliquant à effacer tout froissement avec l’ambition de la perfection. Son attention était telle que son front ridé par la concentration semblait aspirer les plis du linge. La vapeur par son souffle inquisiteur sur le linge la masquait pour un temps, elle disparaissait dans un nuage et ressortait assortie de gouttes de sueur qui perlaient son visage.

Elle pliait les draps, les grands draps blancs auxquels elle tenait tant. Personne d’autre ne pouvait s’en occuper. Du repassage au pliage jusqu’au rangement, ce travail lui était dévolu, impossible pour la femme de ménage de faire une telle tâche, elle s’y prendrait mal de toute façon. Elle ne saurait pas faire les coins carrés au drap bien plié. Elle n’arriverait pas à centrer l’écusson sur le devant en haut pour qu’il soit bien visible. Elle pourrait même par étourderie les accrocher, faire des marques irréversibles, pire, si elle lui laissait faire le repassage, elle pourrait les brûler. Horreur ! Toute cette minutie, elle, c’était son affaire car elle aimait ses draps. Elle mettait du cœur à l’ouvrage pour des draps qui forcément allaient finir froissés dans un lit. Mais qu’importe, elle prenait plaisir à admirer sa pile de linge qui trônait avec majesté dans l’armoire de sa chambre. Bien au carré, parfaitement alignée, en satisfaction du travail accompli.

illustration

11 commentaires:

  1. Un autre temps où tout était plus lent : les draps en connaissaient des histoires, et pas que des jolies !

    RépondreSupprimer
  2. le front ridé qui aspire les plis du linge j'aime.
    Olfactif ce texte.

    RépondreSupprimer
  3. Et encore une histoire de vapeurs. ;-) Celles-ci sentent bien bon !

    RépondreSupprimer
  4. Dominique > C'est vrai que tout était plus lent. Quant aux histoires, ce sont les couettes qui les racontent aujourd'hui... :)

    Kouki > Et ça sent bon ?

    co errante > ah oui, tiens, c'est vrai, encore la vapeur !

    RépondreSupprimer
  5. J'ai glissé sur ce texte comme le fer sur les draps. Les bruits, l'odeur, la vapeur comme un nuage et ce blanc étendu pour être froissé... Du bonheur.

    RépondreSupprimer
  6. J'ai déniché des draps en lin et je préfère cela aux couettes. Je comprend ce goût pour le lissage, aussi zen que le ratissage du sable zen.

    RépondreSupprimer
  7. C'est l'armoire de ma grand-mère que vous décrivez là. Ses torchons marqués à son nom, ses draps brodés, ses serviettes impeccables...toute une vie parfumée de sa lavande.

    RépondreSupprimer
  8. Toutes les mêmes, vraiment parfaitement noté. Ma mère repasse, plie, empile encore ses draps brodés aux initiales familiales exactement de cette manière. Et dans mon enfance, elle confectionnait elle-même une ligne de jours en bordure de la partie haute d'un drap neuf, celle que l'on rabat sur la couverture.

    RépondreSupprimer
  9. J'adore les draps blancs anciens bien empesés. J'en ai récupéré une dizaine dans la famille.

    SNAKE

    RépondreSupprimer
  10. ça marche ici avec ma tour, mais pas sur mon ordi portable. Snake.

    RépondreSupprimer