Pattemouille

image Je m’assois à la table rouge de la cuisine, il est dix-sept heures trente et comme tous les jours après le goûter, les devoirs m’attendent. Je racle avec mon crayon les interstices du damier en formica, rêveur sur mon cahier de brouillon et résistant à commencer.

Elle, elle s’installe tout en marmonnant quelques mots pour que je me mette au travail et que j’arrête de sortir les miettes de pain piégées dans les rainures. Elle traîne sur le sol sa table à elle, rien qu’à elle : la table à repasser encore pliée dans sa housse en plastique. Devant moi, afin de bien me surveiller, elle prépare sa séance, fer à vapeur, corbeille à linge, dépliage, rangement par type et couleur puis s’affaire à créer sa pattemouille.

Faussement studieux, je me penche sur mon cahier et observe du coin de l’œil le savoir-faire maternel. Elle découpe dans un vieux drap - à moins que ce soit une taie d’oreiller - un morceau de tissu d’environ quarante centimètres. Les ciseaux en action, elle lève la tête et s’aperçoit de mon intérêt. Prise par un excès de pédagogie, elle se met à m’expliquer la confection de la pattemouille.

Vois-tu, dit-elle, il faut toujours un morceau de tissu mouillé pour bien repasser. On le place entre la pièce à repasser et le fer, continue-t-elle joignant le geste à l’explication. La pattemouille permet de repasser à la vapeur les tissus fragiles, comme tes sous-pulls en matière synthétique ou les tricots de corps de ton père par exemple, sans risquer de les brûler ni de faire des marques.

J’ai pris un drap mais j’aurai très bien pu prendre un torchon, c’aurait fait l’affaire. L’essentiel est que ce soit du coton lisse sans nid d’abeille sinon ça accroche, comprends-tu ? Sans attendre ma réponse, elle trempe la pattemouille dans l’eau de l’évier, l’essore puis se retourne vers moi et en levant l’index : attention, elle doit être mouillée mais ne pas dégouliner ! Bien sûr.

J’ai rangé mon cahier dans mon cartable et l’écoute désormais dévotement les coudes sur la table et les mains sur les joues. Je règle ensuite le fer sur la température correspondant à la pièce à repasser. Tu vois ici avec ce petit curseur : soie, laine, etc. Ensuite, je place la pattemouille sur la pièce à repasser et passe le fer dessus, sans l’immobiliser : la vapeur se dégage. Voilà et maintenant je peux enlever la pattemouille. C’est simple non ?

Je la regarde éberlué par sa démonstration : c’est très bien mais, maman, je suis un garçon, je ne repasse pas, moi ! Et avec ses yeux bleus froncés, elle me réplique : tu sais, il vaut mieux que tu saches tout faire dans une maison. Tu sais, avec les femmes d’aujourd’hui…

15 commentaires:

  1. Ta mère ne voulait pas que tu sois une poule pattemouillée et tu prouves à toutes les filles du monde entier que tu sais tout faire avec tes dix doigts ;-) ! Merci aussi d'avoir tricoté sans l'emmailloter un lien hautement corporel (une autre chose que tu sais très bien faire).

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  2. Elle est drôlement bien cette maman, on sent sa chaleur comme la douce vapeur parfumée ...
    En plus, un homme qui repasse, passe, repasse ... ben c'est bien agréable!

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  3. Et cette jolie leçon de repassage t'a été utile ? Je n'en ai jamais eu, j'ai regretté, parce que j'ai du faire un peu de repassage à une époque. Et je ne connaissais que l'art de disposer un pantalon sous le matelas pour le refaire les plis en dormant…

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  4. Christophe > Oui, suis bon à marier ! ;)

    Kouki > tu repasseras alors ?

    Le coucou > Bien utile, j'ai été médaille d'argent de pattemouille à Helsinki en 67, c'est pour dire ! Autre technique, mettre une chemise sur un cintre et la suspendre au dessus d'une baignoire remplie d'eau très chaude, puis laisser reposer un nuit entière. :)

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  5. Ah ces moments retenus! Que savons-nous, une fois adultes, du geste ou de l'attitude qu'un enfant qui nous observe retiendra de nous?

    Pour ma part, j'ai coupé les vivres à mon fer à vapeur, ses râles m'étaient devenus insupportables!! Je repasse à l'ancienne! Et en silence!

    (Pardon... mais n'auriez-vous pas perdu toute notion du temps, au tout début... si je puis me permettre?)

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  6. Joli texte mais un truc m'a chiffonné : "Je me penche sur mon cahier faussement studieux"... Y m' semble que le "faussement studieux" devrait se trouver en début de phrase. Là, ça crée un couac... non ?

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  7. donc déjà tout petit tu étais un affreux macho... ;-)

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  8. Depluloin > On retiendra le plus anodin qui ne nous le paraîtra plus quelques années plus tard, va comprendre ! Euh, pas compris la notion de temps au début ?

    Franceco > ah oui, tu as raison, ça couaque ! vais changer. Merci.

    Madame de K > Je dois me rendre à l'évidence : je suis un macho ! Et dire que je peux pas les voir ! :)

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  9. Oui, le plus anodin! Heureusement!

    (Au début, il me semble : "dix sept trente"? Mais...)

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  10. Oh ben oui Depluloin, j'ai relu dix fois pourtant ! 'de dieu. Merci.

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  11. @ Ch. Sanchez : Ça ira pour cette fois, mais n'y revenez pas hein!! (Ça m'arrive sans arrêt!! Et je préfère que l'on m'en fasse la remarque! Supprimez donc ces commentaires "techniques"! Si vous voulez...z'êtes chez vous!

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  12. heureuse de retrouver ta patte inimitable.. avant d'exploser en vol sur WL !
    moi j'aime bien les hommes qui repassent et cuisinent.. j'trouve çà très sexy !!
    bon w-end l'Arf !

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  13. Chez moi, c'était plutôt maman en train de façonner sa pâte à tarte, avec farine jetée sur la table et rouleau à pâtisserie. L'odeur du beurre au fond du moule me revient ici, tout à coup...

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  14. Depluloin > bah non, je laisse, ça montre combien je suis distrait. :)

    Babel > hé, hé, bon j'cuisine pô :-/

    Nicolas > Et bien voilà à chacun ses souvenirs de maman. La mienne est une piètre cuisinière (rhooo, heureusement qu'elle ne me lit pas ^^)

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  15. Chouette ce texte, il me plaît bien.
    (dis, petite aparté, pourquoi c'est pas bien la plateforme Eklablog ?)

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