A la traîne

A la traîne Écrasée sur son lit, tout son poids en fatigue sur les ressorts usés, elle jette un regard vide sur le plafond. Tant d’années écoulées sur cette couche, ce lit conjugal toujours tiré aux quatre points carrés. Sa main effleure le dessus de lit en satin beige, elle se souvient des peaux coulées, de la douceur des nuits défuntes. Sa tête enfouie dans le traversin moelleux, des bourrelets acouphènes aux oreilles et la mélancolie de ses cheveux gris qui tombe dans les creux.
En face, pendu à un clou, fixé avec soin par une cheville plastique pour ne pas abîmer le placoplâtre, un cadre au liseré bordeaux assorti au rideau et à l’intérieur, sauvegardés par un verre poli, deux personnages fixés sur une photo nette et propre : un homme heureux au costume cravate impeccable, une rose à la boutonnière et le sourire d’une naïve en robe blanche à l’interminable traîne de nacre.
A la traîne, voilà comme elle se sent, à cet instant, à la traîne de ce cliché sans émotion. Sur son lit, sur le mur, sa vie, une vie filtrée jusqu’à la lie, l’image d’Épinal en grimoire, des pages cornées jamais reprises et un goût âpre de sépia dans la bouche.


9 commentaires:

  1. Un deuil ? Une désillusion ? Un regret ?
    Une vieillesse en tout cas ... bien vue !
    Beau texte mmmmh

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  2. "A la traîne de ce cliché", de sa vie : joli parallèle.

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  3. Isabelle C. > Un beau blues en tout cas. Merci.

    co errante > et combien on en traîne encore, des clichés de vie... Merci.

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  4. Encore un peu de temps après cet instant-là et elle oubliera la douceur des nuits, le vide et le plein et les clichés fatigants ... l
    Grenouille ou sorcière, la vieille au fichu en est enfin libérée, elle, je veux le croire http://www.fut-il.net/2011/05/la-vieille-au-fichu-gris.html et se fiche bien de tout.

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  5. Une vie filtrée jusqu'à la lie.....Que cette vie fut bonne ou mauvaise, la femme s'est retrouvée,seule.
    Les souvenirs se font lourds et oppressants annihilent le présent.La mélancolie n'est pas un kit de survie, elle plombe le passé sans éclairer l'avenir. Les « cheveux gris » indique que l'avenir va être bien immobile.A-t-elle imaginé d'autres horizons possibles que ce qu'elle a vécu, peut être, même pas. Maintenant, d'horizon, il n'y en a plus. Ce constat se fait en trois temps musicaux. Dans le premier paragraphe, la mélancolie qui étreint, physique et psychique à la fois s'exprime par l'abondance des sons en « i », pulsée par des sons en « gr ».Le lit tient une place, essentielle, primitive,sacrée, lieu des étreintes,des tendresses, lieu dont elle était la servante, fière et méticuleuse « aux quatre coins carrés » Le deuxième paragraphe est une description énergique sans questionnement sur les débuts de cette vie conjugal, la photo rituelle de mariage a été plantée là avec décision, elle est la figure tutélaire, le panneau indicateur de la vie à venir selon un code immuable.Le paragraphe se conclut par un regard , lucide, cru, « une naïve » avec sa traine de mariée. Dans le dernier paragraphe, le mot « traine » est repris à la volée . Dans un jeu sur le mot, une métaphore traverse l'esprit de la femme, elle croyait tiré la traine. C'est celle ci qui la trainait là où elle est arrivée.Une avalanche de sons en « r » traduisent le kitsch, froid, la vacuité cruelle de la petite boite de sa vie. Elle a en bouche le goût nauséeux que peuvent donner les vieilleries « sépia » trouvées, dans les greniers, dans les brocantes, reliques de vies passées , nostalgiques et morbides , prêtes à être vendues à des badauds en quête de mémoire . Autodafé mercantile des vies passées. Magritte et Dali rodent pas loin et Babeth et son festin. Joli coup de plumes , Christophe Sanchez. Fichu destin, destin fichu !

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  6. hyppo > "Elle" est peut-être la vieille au fichu, 20 ans plutôt, va savoir. Merci.

    Patrick > me sens toujours un peu à la traîne pour répondre à vos commentaires si argumentés et détaillés. Quel talent de lecteur/décrypteur ? J'aimerai un jour que vous fassiez une critique négative aussi, car je ne peux pas croire que vous ne voyiez aucune incohérence ou incompréhension de style parfois. On peut vous lire quelque part sur le net ou ailleurs ? En tout cas, encore un grand merci.

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  7. oh ciel ! tu veux ma mort ce matin ? Bon je file, je me dépêche de vivre alors !

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  8. Patrick verroust

    Christophe:

    Je vous remercie de votre appréciation.J'évite de faire l'analyse critique de textes que je n'aime pas. Les auteurs ne m'ont rien demandé, je n'ai pas de raison d'aller les démolir. Je veille, aussi, à ne pas écraser leurs créations, j'espère y arriver. Mes commentaires seraient plus concis ce ne serait pas plus mal, je devrais pour y arriver abandonner le commentaire à chaud pour un travail plus maturé.
    Votre écriture est belle, elle arrive à cerner vos sujets et à planter l'ambiance. Je regarde les "incohérences ou incompréhensions de style non pas en grammairien, linguiste... mais en amoureux de la chose écrite, "en écrivain" si j'ose l'écrire. Souvent, les incohérences, les maladresses sont les failles par où s'échappe la vérité que l'auteur cherche à débusquer. Elles contribuent à l'équilibre de l'ensemble et à sa charge émotionnelle.Vos textes ne parlent pas,directement,de vous.Cette distance permet, peut être, de mieux soigner le style.S'il m'arrivait de tiquer sur une tournure, une expression, je vous le dirais, directement, ici, ou par mail. J'avoue que si je pouvais professionnaliser ce travail, j'en serais heureux. Je n'ai pas de blogue personnel et je ne me suis, jamais, fait publier quand j'étais en situation de l'être.J'ai , même, refusé. Je n'étais pas content de mon travail ni de ce que les éditeurs voulaient en faire. Je suis, plutôt, de tradition orale capable d'improviser et d'embarquer les gens dans la galaxie où règnent les histoires à la Devos, Desproges, Bouteille... Je suis doté d'un état de réflexivité, très rapide qui me permet d'improviser, à chaud, une analyse sur une pièce de théâtre ou, plus inattendu, un topo pointu sur les supra conducteurs auxquels je suis censé ne rien comprendre. Dans notre monde de spécialistes, c'est une aptitude qui est restée, largement, en friche. Les chercheurs sont là pour chercher , pas pour trouver. Notre société n'accepte pas la pluridisciplinarité "touche à tout" qui sait sortir des sentiers battus quand ils ne mènent nul part. Bref, je vous remercie de votre réflexion qui m'a entrainé dans une digression qui, sans me préoccuper outre mesure, me met à l'affut d'une reconnaissance de ce que j'apporte.Je souhaite que mes commentaires vous sont utiles pour votre démarche.N'ayez aucun scrupule à être à la « traine », vous êtes doté de modestie et d'humour, ce n'est pas si courant dans ce monde d’égos hypertrophiés. L'écrit n'est pas le meilleur médium pour aider un auteur à accoucher de lui même. Il faut , pour ne pas déstabiliser le « génie »créateur ressentir de l'empathie et exprimer les remarques en creux, ce qui suppose de bien se connaître. Continuez vos croquis, je suis heureux de les avoir découverts.

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  9. Kouki > Je sais pas s'il faut se dépêcher de vivre ou ralentir la cadence en fait, après une telle scène.

    Patrick > Ben alors pourquoi pas compiler vos commentaires/critiques dans un blog en marquant d'un lien le billet critiqué. Dans un espace à vous, aussi cela vous permettrait, vous donnerait l'autorisation qui semble vous manquer, pour nuancer et critiquer négativement sans pour autant démolir les texte que vous lisez. Cela serait unique à ma connaissance, un blog critique de blogs !

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