L’arbre aux fruits mous

l’arbre aux fruits mous Je restais pendant des heures prés de l’arbre aux fruits mous, verts et rouges dedans, espèces de petites poires dont on ne m’avait jamais dit le nom. Je ne voulais pas le savoir de toute façon. Le mystère me plaisait. Puis je l’appelais « l’arbre aux fruits mous », c’était bien ainsi. Ce grand, gras et touffu, aux larges feuilles était mon protecteur, pendant que les autres, les vrais, vaquaient à la récolte. Il me faisait de l’ombre et, de temps à autre, à la faveur d’une brise, il laissait tomber le fruit trop mûr qui venait s’éclater tout prés de moi, sur le bord du puits. C’était le métronome de mon après-midi. Je guettais chaque coup de vent, chaque bruissement dans les branches et les jours trop calmes, je donnais des coups de pieds dans le tronc pour accélérer la chute de mes fruits mous. L’arbre ne bronchait pas mais il m’écoutait, c’est sûr, il m’obéissait. J’ouvrais chaque figue tombée, parce qu’aujourd’hui je sais que c’étaient des figues, m’émerveillais de leur texture, de leur creux charnu qui péguait sous mes doigts, examinais avec attention le monde filandreux que formait la couronne blanche autour du cœur rouge. Je les sentais, roulais ma langue sur leur peau rugueuse mais jamais ne les mangeais. Je m’essuyais juste les mains sur mon polo blanc et je tenais le regard perché dans les ramilles dans l’attente des prochaines chutes molles.