Cabane

Cabane Pas comme les autres, le Cabane. Il pointait sa différence sur les quais, tous les jours, raclant le sol de ses sandalettes nu-pieds, les jambes torturées par des genoux déviants. Une démarche de guingois, le Cabane, l’œil faussement torve qui biglait les traverses, il claudiquait le sourire aux lèvres cherchant l’appui d’un regard. Un hochement de tête en pendule de ses pieds rebelles, il ballottait de droite à gauche si bien que le croiser relevait du défi, toujours en fuite du bon côté à prendre.

Bonjour ! criait-il, le Cabane, dés qu’il apercevait un passant au loin, quelqu’un qui allait croiser sa route d'aventures boiteuses. Il prévenait ainsi de la rencontre qui allait s’opérer, signalant sa présence comme une corne de bateau annonce son arrivée au port. Quelques mètres encore d’échange de pas, de bifurcations incertaines, d’œillades furtives et dés que franchie sa sphère, sa ronde intime atteinte, il s’agitait, le Cabane, bousculade des sens, rouge aux joues et nerveusement il cognait sa tête vers la bonne voie à emprunter.

Une fois les chemins décroisés, les ensembles intimes décollés et la tension du moment évanouie, il se retournait joyeux de la rencontre, le Cabane, heureux de la collision évitée, rassuré d’avoir échappé à la gêne et au regard cabot qui pointe l'impotence. Il s’arrêtait alors un instant, le Cabane, les jambes en vrille et les mains sur les hanches, et jetait à grand cri un au revoir radieux.

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7 commentaires:

  1. tient bien debout son histoire, arrêtée dans les vibrations.

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  2. Patrick Verroust :


    Une petite nouvelle de facture méridionale que ne renierait pas l'esprit cabanon.“La périphérie est au centre de mes préoccupations” affirme Guy Lagesse qui, dans son association « au pas perdus, » (cela est de circonstance) remet au centre du monde les villages de nulle part , les cabanes pour chacun qu'il soit pécheur, poète , ou un Cabane estropié. Ce Cabane est un personnage,périphérique, peut être, mais un personnage le Cabane, un personnage comme il en existe,encore,sur le vieux port. le Négus est son cousin. Sa démarche est croquée en quelques lignes. La puissance de l'évocation vient de l'intégration dans un même mouvement scriptural, de sa boiterie, de son attitude , de sa posture et celle déconcertée de celui qu'il croise . Son chemin est un vertige sinueux pour lui comme pour les autres. « Sa démarche de guingois » «  claudiquait... cherchant l'appui d'un regard...la tête en pendule de ses pieds rebelles » « le croiser relevait du défi ». Les mots, leurs tonalités, leurs couleurs, ruissellent du plaisir d'être « le sourire aux lèvres ». Le Cabane est un clown en liberté. Il assume son infirmité avec une décence, un sens de l'adaptation, une joyeuseté de clown. La pantomime qu'il joue lorsqu'il croise un quidam pourrait être pathétique et cruelle. Mais il la joue fine, le Cabane, il avertit de son arrivée titubante d'un bonjour « corne de brume », il louvoie, à l'arrache, le périlleux croisement puis salue la compagnie. Il est finaud et digne le Cabane,il s'est fabriqué, dans sa caboche, des béquilles de joies pour éviter les collusions mais surtout pour échapper « à la gêne et au regard cabot qui pointe l'impotence »Il connait , d'expérience et d'intelligence, la cruauté banale des regards. Il a développé une stratégie,haute en couleurs,dont il enrobe le bourgeois pour ne pas être humilié et faire décamper ce bourgeois constipé et peureux.
    Vous avez fait là, Christophe Sanchez, un portrait riche en couleurs, drôle, d'une tendresse ironique pour le personnage, vous pointez nos regards sur les différences d'une élégante façon.Vous la jouez, fine, vous, aussi !

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  3. Kouki > Pour sûr, il tient debout, le Cabane, plus que nombreux d'entre nous ! ;)

    Patrick > Ravi que vous ayez vu la finesse du bonhomme, une adaptation élégante au monde cruel et désordonné qui l'entourait.

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  4. J'avais un copain qui avait le même nom, mais il était ingénieur et très imbu de lui-même. ça fait contraste.

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  5. Christine > Merci

    Inogo > muchas gracias !

    Snake > un ingénieur même imbu de lui-même peut aussi être patron de bistro non?

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