des enfants pas sages

image C’était joie, une à deux fois par an de les voir arriver, roulottes et gros camions aux inscriptions rouges et dorées, ils entraient dans le village en convoi serré. Colonne de moteurs vrombissant et klaxons à l’Américaine qui chantaient la fête à venir. Dans la grand-rue, c’était effervescence des plus jeunes devant les semi-remorques bâchées, des toiles qui masquaient de l’autre côté des bastingages toutes espèces de fauves exotiques. Mais aussi sur les trottoirs de têtes baissées, s’ourdissait l’inquiétude froide et incompréhensible des plus vieux, l’étranger primitif en convoi dont il fallait se méfier : la duplicité, le bruit, l’odeur, la couleur.

Plus haut dans le village, à l’écart des quartiers, loin des villas piscines, le camp s’installait en cercle concentrique. Les voitures déchevillées des caravanes, les gros cubes en remparts publicitaires, ici se créait l’arène, une enclave dans la ville pour quelques jours de représentations. Tissé des fils à linges aux costumes baroques, fardé des antennes paraboliques comme lien avec le monde, leur pays en mouvement perpétuel retrouvait sa place, ancrage éphémère, coutumes, familles et enfants vagabonds.

Ceux-là, ceux de la balle, jouaient autour du camp, tapaient du cuir dans les allées de graviers entre le lion en cage et le lama égaré. Culottes percées, chandails en friche et teints basanés, ils s’en échappaient parfois, roulaient en tapant trop fort le ballon jusqu’au village. Deux, trois, à dévaler, courir derrière vers les autochtones aux regards menaçants, apeurés qu’ils étaient de la différence étalée des portes qui se ferment sur leur passage. Des enfants pas sages de passage, à la crasse visible entre les doigts, surtout ne pas en croiser, détourner les visages, leur place sur la piste, pas dans nos rues.

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7 commentaires:

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  2. Christophe Sanchez , le reporter témoin d'un temps pas si éloigné a encore frappé. Oui, c'était comme çà, l'arrivée des cirques dans les villages. Il y avait la joie des gamins , les silences butés des adultes. Il y avait la vieille peur du sédentaire à la vie métronome envers le nomade, vagabond et aventuriers, supposé capable de voler, d'éblouir, d'enlever, de mettre du désordre dans les désirs contenus. Un paragraphe , « Les klaxons à l'américaine chantaient la fête à venir ». Quatre mots suffisent à jeter l’opprobre ; « La duplicité, le bruit, l'odeur , la couleur ».
    Christophe se fait jongleur de mots. Les enfants de la balle jouent au ballon. Ils ne sont pas sages, les enfants de passage. Le texte monte en violence. La peur de l'autre pue chez l’autochtone menaçant, les enfants vagabonds sont apeurés des portes qui se ferment.
    La fin est d'une cruauté qu'on pèse peu, ils n'existent pas dans les regards , ils ont droit à la piste pas à nos rues. Faites nous rire et allez au diable, comme les travailleurs immigrés qui travaillent, qu'on ne voie pas et qui mange le pain des français. Une fois de plus , Christophe Sanchez réussit un croquis que n'aurait pas renier Daumier.
    Je connais des gens du cirque, pas les modernes circassiens, mais les familles qui allaient de village en village, plantant caravanes et chapiteaux sur la place du village . Ils n'étaient pas relégués à la périphérie. Ils prenaient l'électricité grâce à des crochets jetés à même les câbles. Une fois , à Marseille, ils constatèrent une panne de courant général. Elle s'éternisait. Ils se rendirent compte qu'ils avaient créer un court circuit. Ils levèrent le camp en moins de temps qu'il m'en faut pour l'écrire.
    Une autre fois près de Manosque, ils avaient jeté leurs câbles, mis de la musique et étaient allés se rincer le gosier et chercher de l'aide pour monter le camp . La musique s'éteint. Ils vont voir. Un mauvais coucheur avaient coupé les fils. Placides, ils réparèrent , même manège. Ils réparèrent de nouveau et retournèrent au bistrot, un gugusse déboula en bégayant « le le li li oon » ; C'était l'homme de l'ordre, les saltimbanques avaient attachés le vieux lion au poteau. Le type devint un aide assidu. Voilà....

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  3. Dans mon école de quartier arrivait régulièrement, en début d'hiver, une famille de gitans. On les appelait ainsi, on disait "gitans", en crachant. Dans cette école, on était tous de partout, mais grâce aux gitans, on se sentait enfin unis. Contre l'autre.
    Je me souviens d'un grand gitan rouquin, qui s'asseyait près de moi à la cantine. Je me souviens aussi d'une paire de baffes qu'il m'avait tirées....
    Les enfants mettent longtemps à découvrir la tolérance.

    Rien n'est précaire comme vivre
    Rien comme être n'est passager
    C'est un peu fondre comme le givre
    Et pour le vent être léger
    J'arrive où je suis étranger
    Aragon.

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  4. Je connais bien cette histoire, je ne sais pas si tu te souviens mais j'ai travaillé comme médiateur auprès des gens du voyage et surtout au rapprochement de nos sociétés en tentant de lutter contre les idées reçues ...

    Mais bon... Merci, ton texte est un voyage à lui tout seul, un plongeon aérien comme un souffle de vent dans le dos de ses fils.

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  5. Patrick > Elle est sympa cette histoire de lion qui veut arrêter le grand manège ! Un joli conte...

    Manue > C'est intéressant, enfin plutôt déconcertant, le fait de se sentir unir juste pour l'arrivée "d'étrangers" mais tellement vrai... Merci et merci pour le bout d'Aragon.

    Desi > Bien sûr que je me souviens, tu avais écrit quelques textes d'ailleurs à ce sujet sur un blog (qui existe toujours?) Merci à toi.

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  6. "Deux, trois, à dévaler". Et vous êtes là, à nous donner la descente. Merci.

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  7. bleu du ciel > Merci à vous pour la lecture.

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