Le patron

image Derrière le comptoir, tout un manège de verres, de bouteilles en vitrine ringuette, le perco en chaleur et le parquet qui claque. Voilà le patron qui rapplique, gouaille en gerbe et gueule de maître du monde. Il va danser dans son réduit oblong toute la nuit, rétablir la vérité sur le monde des poivrots, faire valser les verres de Picon bière, échanger des rires en clapiers et taper du poing sur le zinc des indomptables. Seul à bord, il mène son troquet en capitaine, jauge les yeux brouillons, en écarte les jaunes vitreux qui dégueulent et bat les blancs pour la renverse. Le verbe haut en ragots du commerce, pas bégueule, il écrase sans vergogne les mégots et les logorrhées incontinentes.

Il est plus fort, plus grand que toi sur son estrade de bois, chef d’orchestre en verres maculés, la tatane en baguette, quelques centimètres qui l’élèvent pour te regarder filer droit dans ses yeux. Et si te vient l’idée saugrenue de monter sur ton haut tabouret, de railler la clientèle qui se répand en bibines ou d’ouvrir trop grande ta gueule de lait grenadine, il craque des cervicales, te toise rouge colère puis te prend par le colbac, et toi, les pompes en pointe sur le parquet, t’es plus qu’un minot.

Faut pas la lui jouer de travers au patron, il a l’œil sec et les idées qui dispersent, le premier qui moufte, il bouffe le trottoir, la bouche sans soif et le derche sur le carreau.

illutration

11 commentaires:

  1. Il a fière allure ton capitaine. Joli, très joli texte. (c'est quoi vitrine ringuette ?)

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  2. Kouki > Ben j'sais pas, c'est inventé. Je voulais mettre "bouteilles en ringuette en vitrine" puis pas satisfait des "en en" et hop c'est devenu "vitrine ringuette" :)

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  3. j'aime moi aussi baucoup surtout le style...

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  4. anonyme c'est mu, et baucoup, c'est beaucoup ;)

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  5. Patrick Verroust :

    Un nouveau croquis qui flashe, pas bégueule, un hymme à la joie populaire, à la chaleur à hauteur d'homme. C'était l'envie des minots d'entrer dans le bistrot, de se la jouer rambo dans le bateau- ivre,de frayer avec les grands, de regarder, rêver, d'être de la tournée.ce texte est difficile à commenter ,tellement, il est haut en couleurs, clinquant, et bruyant. Même le néologisme anachronique vitrine ringuette, y trouve place dans cet univers de folie douce. Il y a les verres qui filent sur le comptoir et les hoquets sur glace, les incongruités,inciviles de la vraie vie que l'étiquette , la politesse, s'évertue à tuer. Le théâtre, mis en place, avec son décor kitsch de bouteilles est de verre, Christophe Sanchez, s'attache nous attache à peindre en scène sur le vif d'une écriture caméra, le véritable héros du bistrot, le Patron, le taulier, sans qui tout ne saurait que foutoir. Il règne,comme un capitaine en sa dunette, en son réduit .Il est le seul maitre à bord . Il promène sa barque et sa cargaison humaine avec la maestria d'un pilotin.Il est le chef d'orchestre qui donne le la, relance et calme, il mène son monde à la baguette.Comme un torero jauge le taureau , il sent l'état de la bête humaine, à la couleur des yeux, aux propos, il sait quand vient les moments de « renverse », il sait ,aussi, quand il doit marquer son territoire, mater le trublion,affirmer son autorité, prendre au colbac,ramener à l'état de minot et « s'il moufte le morveux » il l'envoie bouler « le derche sur le trottoir » . Il est sa propre police, dionysiaque et paternel.On peut penser ce qu'on en veut dans les salons bourgeois, chez les grenouilles de sacristie, il est, sapristi, un sacré animateur social, le patron en son troquet. Les paroissiens ont désertés les églises, il reste ,encore quelques bistroquets et leurs avatars plus policés. Patron , un demi, bien frais, un blanc limé ,un noir bien serré pour mon pote qu'est à côté ! Merci , Christophe d'être, jour après jour, si créatif et chaleureux.

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  6. touche à rien, c'est très bien collé serré :)

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  7. Mu > Merci Mu Anonyme beaucoup !

    Patrick > Patron ! une pinte de commentaire pour Verroust ! Merci!

    Kouki > sinon, aurais pu mette guinguette, c'est bien la guinguette collé-serré aussi ;)

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  8. "il écrase sans vergogne les mégots"..c'est en 1880 ?

    SNAKE

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  9. Cette scène de bistro, avec un patron dépeint de façon aussi truculente, aurait très bien pu figurer dans 1 film de Michel Audiard !
    Et,comme disait le Sieur Audiard :"Le bistrot est utile à un dialoguiste, mais il y a un risque : l'alcoolisme."

    Bravo pour ce texte l'Arf, j'aime vraiment beaucoup !!

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  10. Nicolas > héhé, oui c'est pas le Boots mais on pouvait s'y perdre aussi.

    Snake > pas loin !

    Babel > oui, capable, de nous éparpiller façon puzzle, le taulier ! Merci.

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