L’autre

image Des bisous ! C’est ce qu’il nous criait au loin sur le pont avant qu’on ne le traverse. Tous les matins, sur le chemin de l’école, un pont à enjamber, un trottoir lisse marron, graisseux l’été, glissant l’hiver, et au bout, l’autre qui nous attendait. C’est ainsi que les gens l’appelaient, « l’autre », l’autre parce que personne ne connaissait son nom, ni même qui il était vraiment, et pourquoi, tous les jours, de l’autre côté du pont, il scandait son besoin de bisous. Il se postait là, à l’heure où il savait qu’il y aurait passage, rive droite vers rive gauche, il savait qu’une bonne trentaine de gamins aller traverser la rivière, sac sur l’épaule, ingénue marmaille au sourire tendu mais à la crainte des adultes en moins. Il n’était pas vraiment beau, mais pas repoussant non plus, un gars un peu paumé, la cinquantaine, un vieux quoi, mais un bon vieux.

- L’autre, hé l’autre, faut pas l’approcher, c’est un déglingué, nous disaient parents et consciencieux protecteurs qui parcouraient le trottoir avec nous. - Accélérez dés que vous le voyez, il ne vous suivra pas, il passera au suivant, et si le suivant accélère à son tour, et ainsi de suite, tous les enfants traverseront sans qu’il n’ait pu agripper qui que ce soit. - Des bisous ! Il veut simplement des bisous, s'étonnaient certains, il ne veut que des bisous, pourquoi ne pas lui donner ce qu’il réclame ? - Parce que, c’est un simple, l’autre, c’est un simple d’esprit. Dit comme ça, en effet, c’était plus simple.

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