L’autre

image Des bisous ! C’est ce qu’il nous criait au loin sur le pont avant qu’on ne le traverse. Tous les matins, sur le chemin de l’école, un pont à enjamber, un trottoir lisse marron, graisseux l’été, glissant l’hiver, et au bout, l’autre qui nous attendait. C’est ainsi que les gens l’appelaient, « l’autre », l’autre parce que personne ne connaissait son nom, ni même qui il était vraiment, et pourquoi, tous les jours, de l’autre côté du pont, il scandait son besoin de bisous. Il se postait là, à l’heure où il savait qu’il y aurait passage, rive droite vers rive gauche, il savait qu’une bonne trentaine de gamins aller traverser la rivière, sac sur l’épaule, ingénue marmaille au sourire tendu mais à la crainte des adultes en moins. Il n’était pas vraiment beau, mais pas repoussant non plus, un gars un peu paumé, la cinquantaine, un vieux quoi, mais un bon vieux.

- L’autre, hé l’autre, faut pas l’approcher, c’est un déglingué, nous disaient parents et consciencieux protecteurs qui parcouraient le trottoir avec nous. - Accélérez dés que vous le voyez, il ne vous suivra pas, il passera au suivant, et si le suivant accélère à son tour, et ainsi de suite, tous les enfants traverseront sans qu’il n’ait pu agripper qui que ce soit. - Des bisous ! Il veut simplement des bisous, s'étonnaient certains, il ne veut que des bisous, pourquoi ne pas lui donner ce qu’il réclame ? - Parce que, c’est un simple, l’autre, c’est un simple d’esprit. Dit comme ça, en effet, c’était plus simple.

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5 commentaires:

  1. Un petit conte, catégorie « fait divers » , il est écrit dans une écriture poétique qui lui donne une charge de profondeur tragique ; Les codes éducatifs grincent, apeurés, face à la quémande. Enfants, parents sont empêtrés face à une altérité dérangeante, face aux histoires immémoriales des prédateurs.
    L'homme a un petit grain de folie douce ou plus grave . Comment savoir ? Il souffre , peut être , d'une absolue solitude, nul n'osera briser l'omerta, risquer d'enclencher une chaine de responsabilités. Cet homme faut l'éviter. C'est simple, et la tendresse ,bordel ? A d'autres...La tendresse a ses lieux, ses codes, ses rites, ses fêtes....charité bien ordonnée commence par soi-même et le « chacun chez soi » permet « l'entre soi » et Dieu pour tous.
    Le temps est oublié où les simples, pas si simples, étaient les gardiens des enfants dont ils se sentaient proches.

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  2. Sans ce "... la cinquantaine, un vieux quoi,..." j'aurais vraiment BEAUCOUP aimé! BEAUCOUP !!! :))

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  3. Patrick > Oublié ! Vous croyez que les enfants ont changé, qu'ils n'aiment plus l'autre, le simple ? Je crois pas moi.

    Pluplu > mais vous, vous ne les faites pas du tout, enfin voyons !

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  4. Textes toujours admirablement illustré en plus

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  5. Merci Claudine et des bisous, tiens ! :)

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