Marque de grands

Marque de grandsOn dirait maintenant qu’on serait déjà grands, qu’on accélérerait, qu’on grandirait encore plus vite, les jours en centimètres on prendrait. Sur le mur, dans l’encadrement de la porte, on grandira, c’est sûr, c’est parti. Avec un couteau sur la tête, talons serrés sur la plinthe, on s’appliquera à être bien droit devant l’âge, faut arriver vite à celui des verres, tu sais, celui qu’on voit au fond. Un chiffre pareil doit faire grande taille. On marquera, fine entaille dans le bois, et on effacera rien bien sûr parce qu’il faut voir combien, ébahis des yeux des parents, combien on a grandis entre marques, combien encore on grandira. Pas besoin de normer, inutiles réglettes encore illisibles, aux marques graduées qui ne veulent rien dire, il faudra juste comparer le nombre de doigts de papa en plus, de la petite à la plus grande phalange. On voudra tricher, c’est normal, ne pas quitter chaussures qui faussent, talonnettes qui gagnent des années de grands. On préfèrera prendre mesure les jours où tignasse pointe, touffe de cheveux qui agrandit ou, avec sourire en coin du garnement, gruger l’attention de ceux qui ont fini de grandir, en pointant discrètement des pieds talons remontés sur le haut de la plinthe. On dépassera alors, viens on y va, on dépassera un jour la plus haute saignée dans la porte. Allez, marque aujourd’hui pour voir par rapport au mois, à l’an passés. Marque, marque encore et dans longtemps, nos yeux bifferont de la mélancolie sur les murs scarifiés.

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