Temps élastique #dicila7

image Il marmonne dans sa barbe en fouillis. Plusieurs jours que sa vie d’ermite épouse son corps sale. Il ne parle plus, reste en boule, expie le temps, ce temps qu’il voudrait élastique. Un élastique, il en tient un dans ses mains, un de ceux dont il se sert pour rassembler son courrier en paquet ligoté. Il le tourne entre ses doigts, le fait circuler, l’enroule en alliance. Un élastique qu’il faudrait bander au maximum pour qu’il sorte de sa bouillie intérieure. Il songe alors à une ligne imaginaire du temps qui s’accélérerait au gré de l’allongement du ruban de caoutchouc. Il le tend au-dessus de sa tête, le pointe vers le ciel, droit vers un avenir serein, le relâche et en serpentin, l’élastique se débine, se rétracte sur lui-même dans une figure molle sans direction, dans un présent pesant qui ne s’anime que du passé, encore.

Il marmonne dans sa barbe en fouillis, se gratte le menton de la réflexion et dans cette jungle luxuriante n’extrait que le passé encore présent. Dans son for intérieur, quelque chose le retient à l’instant, inextensible. Moudre le passé pour s’inventer un présent, il en est là, toujours, à ressasser les revers, à laisser filer le temps comme l’élastique de ses doigts, dans un champ impossible, dans l'incapacité de tirer un trait, de tendre une ligne vers l’avenir. Il veut avancer, envisager un ailleurs, un incertain lendemain, ne pas en avoir peur. Il bande plusieurs fois l’élastique entre ses mains, écarte au maximum sa ligne de vie, tend avec vigueur pour passer outre le point de rupture. Il écarte ses bras en croix jusqu’à atteindre la tension la plus forte. Les bouts de l’élastique s’effritent, glissent de ses doigts cireux : il doit lâcher, la ligne file et claque violemment sur son visage. L’avenir n’existe pas, encore.

Texte initialement paru dans la revue d’ici là n°7 dirigée par Pierre Ménard et publiée chez publie.net.

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