Sur un air de Chet Baker

Ce soir il fait un froid qui gifle les joues, un vent lent mais transperçant. Il est sorti sur le trottoir pour s‘aérer les neurones, quatre heures au moins qu’il est enfermé dans ce cloaque à respirer l’alcool fermenté et la transpiration chaudement suintée. Maintenant, il se les caille ferme et pour se réchauffer, il fourre les mains dans ses poches et tire nerveusement sur une tige coincée entre ses lèvres. La tête en bandoulière, il traine godasses et cadence mal son pas sur le reste d‘un morceau de Chet Baker qui s‘échappe d‘un taxi stationné à quelques mètres. C’est nuit noire et sous le réverbère, seul halo dans la rue, un chien pisse son chaud soulevant des vapeurs qui se mélangent direct à ses volutes de fumée. L’odeur d’urine lui traverse les naseaux alors qu’il tire la dernière taffe et la bouille dégoutée, il balance son mégot incandescent sur le cabot qui se tire comme une balle en couinant sa mère.

Il rit fort, si fort qu’il s’étonne lui-même d’un tel éclat. La main devant la bouche, il souffle son haleine qui forme un petit nuage augmenté de whisky rance et de tabac tiède. Il en tient une bonne, une sévère qu’il n’a pas vu venir. Il se renfrogne, cherche dans ses chausses un restant de monnaie et avise le taxi d’un bras lourd. La voiture démarre et s’arrête à ses pieds. Par la fenêtre, Chet Baker lui vocalise à la tronche, il titube un instant en singeant un tour de claquettes puis trébuche sur le bord du trottoir et s’étale copieux sur le capot. Pendant quelques secondes il est bien là, dans le tiède de la tôle, la gueule à cinq centimètres du radiateur. Le chauffeur, le genre patibulaire (mais presque), descend, le décolle rapide par les épaules et le repose sec sur le trottoir. Couché dans le caniveau, il sent le vent redoubler ses percées glaciales et les yeux sur le bout de ses pompes mouillées de pisse, il entend le refrain de « The More I See You » se tailler dans la brume. Au loin, un chien hurle à la mort.

illustration : Francis Keller