Dix heures trente précises

Dix heures trente précises. Un point, on va faire un point ensemble, une conference téléphonique, qu'il me dit. C'est bien, j'y serai sans problème, je lui réponds, non sans appréhension. De quoi va-t-on parler ? Je lui demande, avec dans l'idée que ma question est déplacée, que je devrais savoir, que je suis normalement au courant du sujet de la réunion téléphonique. Alors je lui demande mais doucement, dans ma barbe, de façon suffisamment inintelligible pour que par chance il comprenne autre chose ou que dans la foulée de mes mots gauches, il pense à me rappeler l'ordre du jour que j'ignore, le but de la réunion de dix heures trente précises, le pourquoi du comment, quoi.

Et bien, pas du tout, il me comprend bien, entend bien mon interrogation voilée de crainte et son dedans enroulé de pensées embrouillées. Il saisit de suite, me regarde, lâche un sourire d'abord mystérieux puis me fait répéter et c'est là au moment même où il me fait répéter que je sais qu'il a compris. La fameuse tactique qui prévaut sur toutes, le repli pour réfléchir, il fait mine de et pendant ce temps il peut loger dans sa bouche les mots efficaces qui en deux ou trois locutions bien senties vont planter le décor : le sujet de la réunion de dix heures trente précises.

Je reformule en glissant deux sujets qui me viennent en tête et qui pourraient bien former l'ordre du jour. Je les loge de part et d'autre d'un "ou" qui, cette fois-ci, fier de moi, lance dans l'air une putain de question fermée, une de celles qui ne donnent que très peu d'échappatoire. Et là, surprise, la réponse fuse dans l'air dans la vacuité des dix minutes qui nous séparent de dix heures trente précises. Oh tout et rien, il me répond, on va commencer à vouloir parler de tout et on finira sans avoir parler de rien. Mais, rassure-toi, on ne se le dira pas. Et il éclate de rire en composant les premiers numéros.