Pleine bouche

Il disait et il frisait de l’œil. Il disait et ça sortait plein, rond dans sa bouche, chaud et bienveillant. Je le sais aujourd’hui, soupèse en écho les mots, toujours les mêmes mots, des phrases types, des expressions en boucle, chacune adaptée à l’instant, au vide que nous redoutions tant. Ses mots à lui pour dire, c’était hier – il y a vingt-cinq ans – je les entendais mais ne les écoutais pas. Et aujourd’hui, sa voix qui ne souffle plus le rauque et le chaud me parvient par bribes et plus que le sens des mots, ce sont les intentions qui viennent taper dans le mille, ce qu’il cherchait à me dire maladroit dans le phrasé, ce qu’il disait dans le creux de ses expressions répétées ad libitum par lui, son père, son grand-père certainement aussi.

Ce qu’il disait et dont je ne percevais que la surface, aujourd’hui ressort dans le plein. Je m’approprie cette matière lorsque moi aussi les mots me manquent pour dire mon chaud, ma tendresse à ceux que j’aime. Ce sont des tout petits rien, des patoiseries au sens vague mais aux sonorités qui ronflent, des mots pleine bouche, des intonations à l’accent qui gueule et dans le futile, le suranné de ses tirades rurales, je retrouve, escamotés dans les syllabes qui remplissent l’espace, le sourire facétieux et la tendresse de ses intentions : le petit mot doux maquillé en occitan, le sobriquet de velours en variation murmurée, la galéjade en soupape quand le rouge monte trop aux joues et dans la ruée des autres mots qui grattent les oreilles, l’amour qui se voulait dans la parole de mon père discret et invisible à la pudeur.

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