C’est mon banc

imageFlou du matin, les gens autour et le banc, mon banc sur lequel chaque jour je m‘assois. C’est mon banc, il n’est plus public depuis des lustres. Il est à moi, j’y pose mes fesses depuis la fin de la grande guerre, autant dire depuis que le banc existe. Je crois même que j’étais là lorsqu’ils l’ont posé, le banc, scellé dans le béton, arrimé à la rue et à mon cul. J’étais la première à le poser là, j’ai des droits maintenant, le droit inaliénable de poser mon cul sur ce banc tous les jours sans que personne ne me fasse chier.
J’habite en face au 14 du boulevard Rouscaille. Je suis au quatorzième sans ascenseur et j’ai exactement cent quatorze marches à descendre pour rejoindre la rue. J’y suis tous les matins que Dieu fait à huit heures quatorze pétantes, je m’assois là avec mon chien Isidore qui, lui, arrive face au banc à huit heures dix, car, avec ses quatre pattes et son train d’enfer, il dévale plus vite que moi les cent quatorze marches qui nous séparent de mon banc, de notre banc, à mon chien et à moi. Il tourne quatre minutes autour, renifle la vie le temps que je le rejoigne, il dégage l’endroit en quelque sorte, s’assure que personne ne pourra venir nous emmerder lorsque nous serons assis sur le banc, face à l’immeuble, peinards quoi !
Notre banc de toujours. Avec mon chien et moi, on forme la triplette de Rouscaille. On est à peindre et on nous peinturlure parfois lorsque leur prend l’envie aux artistes du haut du boulevard de descendre nous croquer à la gouache. Tous les trois, on est Rouscaille, le reste c’est du décorum pour touristes. Rouscaille, c’est nous ! Et l’autre là aujourd’hui, derrière moi, ce malotru planté comme une colonne Morris sans face, il nous a piqué la place. Il a posé son cul de bourge sur notre banc, à nous, à moi et à Isidore. D’ailleurs, il n’y a qu’à voir la gueule qu’il fait, l’Isidore. Il préfère regarder le boulevard, les gens propres sur eux, bien élevés, les gens qui se contentent de passer en nous souriant et qui ne s’assoient pas sur le banc des autres, EUX !