Le vieil homme rêve #VasesCommunicants – @cjeanney

Plaisir et fierté de recevoir aujourd’hui dans le cadre des vases communicants Christine Jeanney. Faut-il encore présenter Christine, auteure très investie sur la toile et notamment sur twitter dont elle tire la quintessence pour ses ouvrages. Surtout ne pas passer à côté des #todolistes des #fichaises mais aussi de #cartons sans parler de Signes cliniques. Quatre titres édités par publie.net, petit éditeur numérique qui deviendra grand, à qui récemment on coupait l’herbe sous le pied pour une histoire fumeuse de droits d’auteur.
C’est pour rendre hommage à publie.net et au travail de ses auteurs, à la formidable vitalité de l’équipe éditoriale en commençant par François Bon que le texte ci-dessous et le mien en échange sont destinés. Parce que publie.net me fait (re)découvrir la littérature et notamment les classiques qui y sont diffusés. Parce que la création contemporaine est dans leurs lignes. Continuez !
L’exercice consiste à partir d’un court extrait de “Le vieil homme et la mer” d’Ernest Hemingway, traduction de François Bon, à imaginer une courte suite personnelle (A l’attention des ayants droits et de la maison d’édition qui les représente, ceci n’est pas une contrefaçon mais une libre interprétation à partir d’une œuvre nouvelle et malheureusement non publiée)
imageIl s’endormit très vite, et rêva d’Afrique, quand il n’était qu’un garçon, avec les longues plages dorées et celles de sable très blanc, si blanc que l’œil en faisait mal, et les falaises des caps et au fond les hautes montagnes sombres. Il revenait se promener sur ces côtes toutes les nuits désormais, et dans ses rêves il entendait le grondement des vagues et voyait les bateaux indigènes les traverser. Il sentait le bitume et l’étoupe du pont quand il dormait, et il sentait cette odeur de l’Afrique que la brise de terre apporte au matin.
D’habitude, quand il sentait cette brise de terre il se réveillait, s’habillait et partait réveiller le garçon. Mais cette nuit la brise de terre vint très tôt, il sut dans son rêve qu’il était trop tôt, et continua à rêver à des plages et à des silhouettes de lions venus boire. De lionnes aussi, aux flancs aplatis et blanchis, lisses, comme débarrassées du poids de leurs crinières volontairement, des lignes noires leur barrant les oreilles.
Dans certains rêves, les animaux se chamaillaient et disparaissaient brutalement derrière des rocs, bondissaient, se donnaient des claques, des bourrades avec les pattes, et le vieil homme souriait de s'imaginer les voir sourire eux aussi, heureux au soleil. D'autres fois, ils approchaient en bande silencieuse et venaient s'écrouler près d'un palmier pour une sieste, le mufle collé à l'autre, les pattes et la fourrure mélangées. Le vieux rêvait qu’il posait sa tête sur le bois de sa barque, qu'il observait le feuillage au-dessus d'eux en ombres pleines de griffures, les bosselures des os sous la peau, là où aux épaules le poil foncé se dresse, et les têtes massives relevées rapidement et secouées pour éloigner les bourdonnements d'insectes. Quand le rêve n'avançait pas plus loin, il conservait sa joie au réveil et pensait au gamin, à la chance.
Rêver de lions n’est pas explicable. N’est ni rêver de gloire, ni de victoire, ni d’ascendant qui serait pris sur le monde, non, ce genre de rêve ne porte aucune revanche. Rêver de lions, c’est être lui, se faire confiance et admirer ses pattes et sa gueule pour ce qu’elles sont, rien de plus, mesurer mieux à quel point c’est avec soi qu’on se mesure. Le sable vole en petits jets sur une plage africaine sous les jeux des grands fauves. Les cordages brûlent la paume des mains lorsqu’on les retient, pourtant il faut les retenir. Et les hommes pleurent, parfois avec leur cœur, parfois d’admiration, emplis du désir d’être seulement un lion qui vient boire.
Christine Jeanney
Pour connaitre la liste des autres participants aux vases communicants, suivez et cliquez sur TOUS les liens de la liste établie par Brigitte Célérier.

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